samedi 22 février 2014

BON ET MAUVAIS GENRE





Paul Klee, Angelus Novus

Bon et mauvais genre

Monica



Suite aux grandes rumeurs et aux grands mouvements de foule contre la "Théorie du Genre" à l'école, je suis allée explorer la Toile et j'en suis revenue effarée,  partagée entre la désolation, le fou-rire nerveux et la colère.

Des sites religieux (de sensibilité chrétienne, musulmane ou judaïque), des associations (Civitas, Égalité et Réconciliation, Riposte Laïque, le Bloc Identitaire) et des "personnalités" (Zemmour, Soral), semblent mordicus convaincus que le gouvernement actuel  est engagé dans une vaste et perverse entreprise de formatage des enfants.


Le grand soupçon
L'objectif pédagogique du gouvernement, notamment de Vincent Peillon, serait d'arracher les enfants à l'influence éducative, morale et religieuse de leurs parents pour leur imposer des valeurs morales et spirituelles particulières et une religion laïque se substituant à toutes les religions et les détruisant. Comme cet enseignement inclurait la sensibilisation à une conception du genre montrant la composante sociale de la féminité et de la masculinité et affirmant la légitimité des pratiques homosexuelles, l'identité sexuelle des enfants deviendrait incertaine, ce qui pourrait les faire glisser vers l'homosexualité.

Ce projet diabolique s'articulerait autour d'une conception totalitaire de la laïcité (dont je ne parlerai pas ici) et d'un monstre nommé la "Théorie du genre", qui aurait été élaborée de façon clandestine par des "lobbies homosexuels et lesbiens" (LGBT) dans le but de s'infiltrer à l'école pour pouvoir pratiquer la pédophilie et imposer l'homosexualité. Notons que, à ce grand soupçon sur les homosexuels (dont je ne parlerai pas non plus ici) s'ajoute dans certains sites et associations la crainte d'un grand complot mondial fomenté par diverses instances dont la franc-maçonnerie, qui seraient en train d'imposer un "Nouvel Ordre Mondial" en détruisant les bases de la famille, de la religion et de la société afin d'assujettir tous les individus dès l'enfance. La théorie du genre et la laïcité en seraient les principaux fers de lance  dans le cadre de l'école {Notes (1) à (10)}.

Voir la théorie du genre ainsi caricaturée et vilipendée est très choquant pour la féministe que je suis. Comment cette notion, source de progrès  pour l'humanité, peut-elle nourrir de telles croyances et faire l'objet d'un tel soupçon? 


Lumineuse théorie du genre
Non, la théorie du genre n'est ni clandestine ni scandaleuse. Mettant en lien un grand nombre d'études pluridisciplinaires, elle énonce que nos sociétés patriarcales utilisent le genre sur un mode pléthorique pour contraindre les hommes et les femmes à une bipartition très rigide des rôles, alors qu'ils ont beaucoup plus de similarités que de différences.

Contrairement à ce qui est dit par leurs détracteurs, les études sur le genre ne nient pas les différences anatomiques et physiologiques entre les sexes dont elles prennent acte, mais elles s'attachent à rappeler que l'être humain est un corps et une psyché immergés dés la naissance dans une société  et une culture. On naît et on se développe certes avec un bagage génétique XY ou XX, une vulve ou un pénis, des seins proéminents ou plats, plus ou moins d'œstrogène, de progestérone ou de testostérone, un utérus ou des testicules, une capacité ou une incapacité de gestation, mais toutes ces différences ont peu d'incidence sur l'existence sociale des hommes et des femmes, qu'elles se contentent de colorer ou de transitoirement modifier. Et surtout l'existence de ces différences ne devrait en aucun cas justifier que les femmes soient d'éternelles mineures, assujetties à leur père, mari, chef, devant demander l'autorisation de conduire, de voter, d'ouvrir un compte bancaire, et empêchées d'entreprendre telles études et d'exercer tel métier, afin de sagement devenir et rester les anges du foyer.

Les études sur le genre sont inscrites dans le mouvement des sciences contemporaines, qui ont analysé les effets de l'environnement non seulement sur la physiologie, mais aussi sur les gènes, apportant ainsi la contradiction à l'idéologie naturaliste qui cherche à fixer comme lois naturelles immuables ce qui est en fait produit socioculturel.

Ainsi, on sait que certaines substances (pesticides) peuvent avoir un effet délétère sur la santé, provoquer des dysfonctionnements qui deviennent ensuite héréditaires, c'est à dire transmis génétiquement (ce que les lobbies agro-alimentaires dénient et veulent évidemment invalider) (11). Si le génome lui-même évolue en fonction de l'environnement physico-social, il apparaît que la nature peut aussi être un fait de culture.

On sait que l'alimentation et l'exercice physique modifient la stature, le poids, la masse graisseuse et musculaire, permettant d'accomplir certaines tâches et même de battre certains records sportifs. En consultant des statistiques comparatives,  on peut mesurer l'évolution du corps des garçons et des filles en quelques décennies. Preuve s'il en était besoin que le corps est façonné par les pratiques sociales (12).

On sait que les habitus de genre sont très différents selon les contrées et selon les époques. Pour donner un exemple trivial, les hommes urinent parfois assis et les femmes debout. Ainsi que le disait Marcel Mauss en 1936, les techniques du corps sont au croisement de trois domaines : biologique, sociologique et psychologique. « Nous nous trouvons partout en présence de montages physio-psycho-sociologiques de séries d'actes » (13). Pierre Bourdieu parlait de "l'hexis corporelle", qu'il définissait comme « la mythologie politique réalisée, incorporée, devenue disposition permanente, manière durable de se tenir, de parler, de marcher, et, par là, de sentir et de penser » (14).

On sait que la technologie progressant, les humains ont besoin de moins en moins de force physique pour exercer certains métiers et réaliser certaines tâches. Ce qui était inaccessible aux humains de faibles poids et force musculaire leur est désormais accessible.

On sait que chaque cerveau est, au delà du genre, unique, car il se modèle en fonction de l'expérience singulière de l'individu. Un violoniste développe de façon importante une aire motrice qui restera, chez un non musicien, plus petite. Le cerveau d'un chat privé d'expériences visuelles se développera avec un moignon de cortex visuel. Chaque cerveau, doté de mécanismes de plasticité et de connectivité, est capable de s'adapter à un grand nombre de situations, d'engranger une masse de connaissances et d'apprendre à en inhiber. Il peut faire tout cela, qu'il soit dans un corps d'homme, de femme, de blanc, de jaune ou de noir. D'une certaine façon, résume Philippe Lambert,  la plasticité est aux ordres de l'environnement (15).


La grande peur
Les études sur le Genre se sont appuyées sur une somme très importante de travaux anthropologiques, ethnologiques, sociologiques et psychologiques. Il se dégage de ces milliers d'articles et d'ouvrages que l'humanité n'est pas sans savoir que l'identité sexuelle est en grande partie un produit du conditionnement social. Les sociétés en sont si convaincues qu'elles se sentent depuis toujours obligées de marquer le genre au fer rouge parfois jusqu'à la mutilation: pieds bandés des Chinoises empêchant toute autonomie; excision et infibulation des Africaines les privant de tout plaisir amoureux.

Le Genre prétendument "naturel" est si ténu, si fragile et instable,  qu'il a fallu de tous temps l'inscrire et le réinscrire dans la chair et dans l'esprit. Il a fallu marteler le message pour que les filles deviennent des femmes fémininement conformes et les garçons des hommes virilement conformes, chacun étant assigné à une place et à un rôle définis par une bipartition rigide du monde qui appauvrit les potentialités tout simplement humaines des uns et des autres. On peut être de genre féminin et développer des qualités et capacités qualifiées de masculines, être de genre masculin et développer des qualités et capacités qualifiées de féminines, d'autant plus que le psychisme de l'être humain comporte des potentialités à la fois féminines et masculines (ce que Freud avait appelé la bisexualité). On peut être un père (géniteur) maternel et une mère (génitrice) paternelle. C'est essentiellement la culture qui donne à ces qualificatifs leur contenu, à ces caractéristiques leur signifiant, au delà des déterminants  hormonaux et des "instincts".

Si l'on fait l'hypothèse que l'humanité n'est pas sans savoir que la bipartition du genre est une entreprise psychosociale devant sans cesse être renouvelée, confortée,  on comprend mieux pourquoi ceux qui affirment le caractère irrémédiablement "naturel" et rédhibitoire du Genre protestent avec autant de violence quand ils apprennent que leurs enfants vont être sensibilisés au caractère contingent et donc non obligatoire de cette bipartition. Sans doute sentent-ils, au fond d'eux-mêmes, que cette prétendue "nature"  procède d'une construction, d'un formatage et d'un dressage qu'ils ont eux-mêmes subis étant enfants et qu'ils croient devoir perpétuer avec leurs propres enfants. Il leur faut coûte que coûte transmettre à leurs enfants "la Norme", qui est "l'évidence de la nature" (éventuellement telle que Dieu l'a faite).

Pour justifier leur rejet, certaines de ces personnes affirment que les études sur lesquelles la théorie du genre repose n'ont apporté aucune preuve scientifique du caractère contingent de la bipartition des rôles, et qu'elles ne sont donc que des idéologies. Jetant à la poubelle des trésors d'observations patientes et de coûteuses réflexions conceptuelles, ces personnes disent que l'on ne sait rien de l'influence de la physiologie sexuelle et des hormones et que l'on doit donc se garder d'enseigner aux enfants quoi que ce soit qui vienne de la Théorie du Genre. On pourrait leur rétorquer que les stéréotypes sexistes,  misogynes et homophobes qui sont actuellement diffusés dans les livres destinés aux enfants n'ont pas apporté la preuve de leur pertinence scientifique. Quelle science se permettrait d'affirmer que la Norme fait Loi ?


La pauvreté inhérente à la bipartition
Mettre l'accent sur la seule différence de genre aboutit à ne pas tenir compte de l'extrême diversité des expériences et des identités humaines. En fait, il existe certes des différences entre  hommes et femmes, mais il existe toutes sortes d'autres différences interindividuelles produites ou renforcées par l'expérience. C'est pourquoi on observe parfois plus de ressemblances entre tel homme et telle femme que dans certains cas entre deux hommes ou entre deux femmes. L'identité humaine transcende très largement l'identité de genre, comme elle transcende l'identité de couleur, de classe, de langue ou d'ethnie.

Car ne nous y trompons pas: en se fondant sur une idéologie naturaliste, la stratégie de la bipartition du genre opère un masquage. Elle tend à travestir la puissance des mécanismes sociaux possiblement oppressifs qui assignent à chaque être, en fonction de sa "naissance", une identité et un statut social fixes. Rappelons-nous qu'il y a encore quelques années, on prétendait que les enfants d'ouvriers avaient génétiquement un QI bas, ce qui expliquait leur absence ou leur rareté sur les bancs des universités.

La révolution française n'est pas terminée, écrivait en 2008 Vincent Peillon. Ce n'est sans doute pas un hasard si ce titre de livre, associé à une Théorie du genre vouée aux gémonies, est devenu un repoussoir sur la Toile.

Ne sonne-t-il pas en effet comme une menace pour tous ceux qui voudraient que surtout du genre rien ne change, afin de laisser dans les limbes les potentiels de vie interdits, forclos ou refoulés ?

Références












(13) Mauss M. Les techniques du corps.  Journal de Psychologie, vol. xxxii, n° 3-4, 15 mars-15 avril 1936

(14) Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, L1-C4, p. 117.

mardi 31 décembre 2013

A POIL DANS UN TONNEAU A BRETELLES




 Paul Klee, Conqueror, 1930


A poil dans un tonneau à bretelles

Monica

Notre époque de grande confusion éveille en moi un fort scepticisme. Gauche et droite: ces notions ont certes un sens, mais est-il toujours d'actualité? Sur certaines questions, oui: si les gouvernements de gauche et de droite mènent en Europe une même politique économique, avec quelques menues variantes, leurs politiques sociales sont différentes. Ainsi, pendant que le France adoptait le mariage pour tous, l'Espagne réduisait drastiquement le droit à l'avortement.

Il est clair que sur ces sujets, les appareils religieux pèsent de tout leur poids. La France est relativement préservée par le caractère laïc de sa constitution, mais pour combien de temps encore? On a vu  défiler en France des foules de pratiquants catholiques unis contre le mariage pour tous. Se sont mêlées à leurs manifestations des femmes portant le voile islamique. Toutes ces personnes défendaient, au nom de leur religion, ce qu'elles estimaient  être la loi immuable du Genre. Avec comme slogan: le mariage et la fonction parentale n'appartiennent qu'aux gens normaux, les hétérosexuels, et ils doivent être interdits aux "autres". Les Autorités des religions ont exprimé les mêmes réserves normatives.

La vieille Norme que les années soixante-huit étaient parvenues à limiter est en train de redresser la tête, bénéficiant d'un sacré lifting. Avec comme corollaire la réaffirmation décomplexée du sexisme à gauche comme à droite, chacune avec son style. Les luttes antiraciste, anticolonialiste et anti-islamophobie servent, à gauche, de caution. Tous les acquis des luttes menées par les gays et les féministes sont contestés et dénigrés: ils seraient pure émanation du "colonialisme blanc". Les critiques laïques des effets délétères des appareils religieux sont jetées aux orties, et remplacées par une défense et illustration des religions (Tévanian). La France doit battre sa coulpe d'avoir été colonisatrice et elle doit accepter sans aucune réserve sur son territoire les normes culturelles des Français originaires des pays colonisés.

Or ces normes, différentes de celles qui se sont développées en France, sont parfois hétérogènes, notamment quand elles sont légitimées par des croyances religieuses qui, en prescrivant des comportements, marquent en permanence les personnes, en tout lieu et à tout moment, du sceau visible de leur religion.  Cela n'aurait pas d'importance (ou aurait une seule importance épidermique) si la manifestation d'appartenance religieuse ne venait pas signifier l'infiltration du religieux dans l'espace commun, avec son cortège de normes spécifiques concernant l'alimentation, le genre, la sexualité, l'éducation, le vivre ensemble...

La France a considérablement réduit l'influence de la religion dominante, le catholicisme, en affirmant une laïcité peu partagée dans le monde, et de ce fait souvent incomprise. Cette laïcité, qui a rendu facultatif le caractère séculier de la religion, en a réduit le pouvoir de contrôle social. Elle est de ce fait apparue comme un garant de cohésion sociale, car elle évitait les guerres franches ou larvées de religions en définissant un espace commun idéalement neutre et en permettant le libre et digne exercice de tous les cultes religieux. Les personnes sont d'abord et avant tout des citoyens d'un pays, qui ont les mêmes droits et devoirs, qui partagent des valeurs communes cristallisées au cours de l'histoire et en constante évolution, et dont les croyances religieuses relèvent de l'intimité spirituelle.

Cet espace idéalement neutre est évidemment marqué par l'histoire de notre pays, où le catholicisme a été et reste la première religion. S'en étonner, s'en offusquer et vouloir le dénier est une aberration: ainsi que le dit Judith Butler, chaque pays a son histoire qui a déterminé des représentations, des normes et qui a forgé une psyché (1) dont il serait ravageur de nier l'existence. On voit ce que la dénégation de nos origines et de notre passé produit aujourd'hui: une montée des irritations contre les étranges et étrangers, les "autres" qui "voudraient nous envahir" et "piétiner nos valeurs, us et coutumes".

J'ai longtemps pensé que, à l'instar des gens de ma famille (originaire d'Espagne), tous les Français d'origine étrangère auraient à cœur d'adopter une "identité française" tout en préservant leur langue et certaines de leurs coutumes. Ils donneraient par exemple des prénoms à consonance française à leurs enfants afin que ceux-ci portent dans leur identité leur double appartenance. Ils apprendraient à maîtriser la langue française afin de pouvoir accompagner leurs enfants dans leur scolarité. Ils s'affranchiraient de certaines coutumes par trop marquées afin de pouvoir mieux s'intégrer au socle de valeurs communes (refus de l'excision, du mariage forcé, du sexo-séparatisme, du délit d'apostasie et de blasphème, mise à distance de la religion dans l'espace public...). Ils partageraient et diffuseraient des notions, valeurs, coutumes qui se sont affaiblies en France (la solidarité qui existe dans nombre de pays africains, par exemple).

Je mesure à quel point ma façon de penser a pris du plomb dans l'aile depuis 2009 (2). La France est de moins en moins une nation, prise qu'elle est dans les rets d'une mondialisation aux antipodes du réel internationalisme, qui est la coopération entre des nations autonomes et égales. Parler de "valeurs communes" est devenu un truc de has been "républicain laïcard" dans ce monde ballotté  soumis aux sauvages lois de la finance. La mondialisation capitaliste requiert pour s'imposer de faire exploser les frontières afin de permettre la libre circulation des capitaux et de la meilleure main d'œuvre: celle qui coûte le moins cher. Le corollaire est de supprimer la notion même de nation. Il n'y aura bientôt plus de Service public, plus d’État, le prétendu "fédéralisme européen" aura bouffé notre "jacobinisme", notre langue orale et  écrite est en perdition. Alors imaginer des valeurs communes relève de la franche rigolade...

Pour trouver un modus vivendi a minima, les personnes de cultures très différentes sont donc invitées par la gauche à opter pour le patchwork et le communautarisme. Chacun va vivre avec son clan, dans son quartier, avec sa religion, ses vêtements, ses coutumes, ses commerces, ses langues, ses valeurs, ses normes, en ayant de moins en moins d'échanges avec les "autres".  Le temps que l'État et le Service public survivront, il y aura des clashs pour le "droit à la différence religieuse" à la crèche, à l'école ou à l'hôpital. A la "préférence nationale" du FN, la gauche qui ne peut plus penser en termes de nation dialectique opposera sans se lasser une implicite "préférence immigrée". Puis, avec le délitement et la privatisation des espaces communs, c'est la loi des jungles qui prévaudra: jungle huppée des riches, jungle misérable des pauvres, qui vivront dans des rives de plus en plus éloignées. On en voit les prémisses aujourd'hui, avec la paupérisation économique et culturelle des écoles publiques et la fuite des classes moyennes vers les établissements scolaires privés, ou bien avec l'instauration de médecines à plusieurs vitesses. Ne parlons pas des jets de quenelles...

Mais attention: si à gauche, on a renoncé (à quelques exceptions près) à la Nation, à l'extrême droite on la couve avec grand soin dans le cocon du pire. De cela, je ne veux à aucun prix. Et vous?

Les derniers mots à Frédéric Lordon dont je partage chacun des mots de colère contre les errances de la gauche  (3):
"La colorimétrie des demi-habiles ne connaissant que deux teintes, toute mise en cause de l’Europe, fût-elle rendue au dernier degré du néolibéralisme, est le commencement d’une abomination guerrière, toute entrave au libre-échange est la démonstration manifeste d’une xénophobie profonde, toute velléité de démondialisation l’annonce d’un renfermement autarcique, tout rappel au principe de la souveraineté populaire la résurgence d’un nationalisme du pire, tout rappel au principe de la souveraineté populaire en vue d’une transformation sociale, la certitude (logique) du… national-socialisme, bien sûr ! Voilà sur quel fumier intellectuel prospère le commentariat européiste quand, à bout d’argument, il ne lui reste plus que des spectres à brandir.
Le pire cependant tient au fait que ces imputations, où le grotesque le dispute à l’ignoble, font sentir leurs effets d’intimidation jusque dans la gauche critique, terrorisée à l’idée du moindre soupçon de collusion objective avec le FN, et qui se donne un critère si bas de cet état de collusion que le moindre regard jeté sur une de ses idées par les opportunistes d’extrême droite conduit cette gauche à abandonner l’idée – son idée – dans l’instant : irrémédiablement souillée. A ce compte-là bien sûr, la gauche critique finira rapidement dépossédée de tout, et avec pour unique solution de quitter le débat public à poil dans un tonneau à bretelles. Comme on sait, sous couleur de ne pas donner prise aux accusations de « repli national», elle a laissé tomber de fait toute idée de mettre quelque entrave que ce soit au libre-échange puisque toute restriction à la libre circulation des conteneurs est une offense égoïste faite aux peuples des pays exportateurs – et la démondialisation y a été vue comme une inacceptable entorse à un internationalisme de principe. En bonne logique ne faudrait-il pas, à cette partie de la gauche, renoncer également à la critique de la déréglementation financière internationale au motif que l’extrême droite, elle aussi, en fait l’un de ses thèmes de prédilection, en conséquence de quoi la chose ne pourrait plus être dite?"

lundi 23 décembre 2013

Bonnes fêtes

Salut Monica et ses amis,

Voilà pas mal de temps que je me demande comment et quand et pourquoi intervenir ici, plutôt qu'ailleurs, en dehors du plaisir d'un bonjour amical, mais c'est l'époque des bonnes intentions et des justes aspirations, faciles à apaiser.

Alors voilà, mes salutations amicales et raisonnables, dans un monde que l'on apprend parfois à moins juger pour mieux pouvoir le comprendre et se réformer soi-même.

Non dans le sens de l'adaptation, bien sûr, puisque réussir l'insertion dans l'insoutenable n'est pas trop un gage de succès.

Enfin, certains diront que la révolte est aussi une façon de s'adapter.
Alors à ce niveau là, nous fréquentons toutes et tous sûrement régulièrement l'ambiance qui sied, même si ce n'est pas en cadence, forcément, ni au même endroit.

Donc, me voilà à souhaiter un instant de paix, de joie, qui puisse durer, dans la tradition quand elle peut exprimer ce qu'il existe de plus humain et de plus élevé, en cette période propice sinon au recueillement purement religieux, au moins à la constante et acharnée volonté de voir toujours et partout la paix et le bel esprit triompher.

Bonnes fêtes de fin d'année.

samedi 21 décembre 2013

IL N’A RENCONTRÉ PERSONNE (Méconte de Noël)








IL N’A RENCONTRÉ PERSONNE

(Méconte de Noël)

Jésus Crie


Il vient de loin, poussé comme une feuille morte par la faim, la malchance et le découragement. Et peut-être autre chose qui ne regarde que lui. Son errance s'est arrêtée un temps devant l'église de B..., où il guette la sortie des fidèles : Noël approche, et l’attendrissement charitable allant avec. Les habits en cuirasse de crasse, les cheveux éparpillés, grisâtres, la peau rougie et fendue par l'alcool et le froid, les yeux d'une eau trouble, perdue, brisé de toute sa carcasse, il attend, il ne sait plus rien faire d'autre, sa seule envie du moment, survivre. Tendant une main tordue et secouée de tremblements, il marmonne au paroissien attardé une supplique imbibée où flottent des mots d'autrefois : un métier, une maison, une famille, tout ça englouti dans ce tourbillon froid que de fieffés spécialistes en leurs grands bureaux chauds ont nommé La Crise.

Par intervalles d'air tiède, il entend sortir du portail entrouvert des bouffées d'orgue assuré, des bribes de cantiques, quelque parole fleurie d'un prêtre : ça aussi c'est avant, très loin, un vague souvenir d'enfance calme, d'un monde où tout allait bien, où les seuls pauvres étaient les petits négros grosses lèvres rouges et ventres pansus pour qui les grands-mères tricotaient pieusement des chaussettes en laine de récupération cacadoie.

Puis les chaises, le battement des pas, le portail qui s'écarte, la foule qui sort : enfants proprets et soulagés, dames souriantes aux toilettes convenues, messieurs lents clignant des yeux au timide soleil de la place. Quelques pièces tombent parfois dans sa casquette, certaines sèches, d'autres accompagnées d'un rapide sourire muet. Mille conversations s'élancent par-dessus sa tête basse, qui ne voit que les chaussures luisantes, les plis impeccables des pantalons et les socquettes blanches dûment remontées. Il lui faudrait le courage de lever les yeux, affronter ces regards normaux, les chaleureux et les apitoyés comme les indifférents. Eux, ils ont des rites exacts et sûrs, des amis à saluer, une voiture encore tiède de l'aller, un repas dans une maison, histoire de s’entraîner pour le réveillon. Lui, il attend que les lieux soient vides pour se relever en craquant, prendre sa canne, son bissac, et partir.

Lentement, il quitte la place retournée à son désert. Il descend vers la gare entre deux rangées d'immeubles frais repeints de blanc. Un oeil distrait sur l'espace vaguement vert à gauche, où jouent sérieusement quelques gamins crépus ou blonds qui, dans leur amusement, ignorent sa silhouette tremblante et cassée. C'est peut-être mieux. Des guirlandes éteintes pendouillent aux arbres. Il passe devant un restaurant exotique. Pas pour son ventre, ça, depuis longtemps. Son exotisme à lui, ce sont les poubelles, les fins de marché et parfois, les restes qu'il mendie aux terrasses repues avant que les serveurs ne le chassent dégoûtés – à voix basse, ne pas déranger les clients.

Il approche de la gare, délaissée depuis que sa boutique aux journaux a fermé et qu'on a prié son chef d'élire domicile à la grosse ville proche. Il atteint le dédale souterrain qui conduit aux voies et remplace l'ancien passage à niveau. Dans cette étendue sale, il se retrouve brusquement en terre familière : canettes cassées, papiers froissés, grisaille obscure parcourue de pauvres graffitis suintant le refoulement, naufrage de l'art pariétal et du désir adolescent réunis. Seule une ancienne fresque d'origine scolaire abandonnée à l'humidité et une plus récente, plaisante mais accentuant le misérabilisme du reste, peuvent retenir l’œil du passant épris d'insolite. Un vent courant, humide, des flaques noires et douteuses, une odeur aigre à laquelle il est trop habitué, le font hésiter. Pourtant, ce monde englouti l'attire. Là au moins il ne voit plus tout ce qui lui rappelle avant : propreté, chaleur, lumière.

Dans un nouvel et pesant effort, il prend la rue Lamorière, longeant cette voie ferrée rectiligne qui l'aspire : mélange de l'idée qu'il aimerait partir, repartir, loin, vers autre chose, n’importe quoi mais autre chose, et aussi qu'il pourrait s’arrêter là, définitivement, sous les roues aveugles d'un de ces puissants et interminables métalliers qui réveillent le voisinage aux heures troubles de la nuit.

Quand même, il avance. L'automate a des restes de ressort. Il croise le ballon d'un jeune garçon roux aux yeux clairs qui le regarde passer sans oser son sourire habituel. N’importe, il ne l’aurait pas vu : inutile de se rappeler qu’un autre garçon, le sien, ne lui souriait plus. La petite sœur, silencieuse, s’abrite derrière son portail. Plus loin, un braque inquiet lui fait un brin de conduite à voix rauque. L'homme a l'habitude, les chiens savent lui dire tout haut ce que les gens pensent tout bas. Un TGV, surgissant dans un chuintement de métal gris-bleu, le frôle sans qu'il tourne la tête.

Il atteint enfin le minisquare face au Stand de Tir, là où aiment traîner les collégiens de Saint-Pierre avant les cours. Ce trou de végétation lui fera un abri pour mâchonner le vieux sandwich aux rillettes qu'il traîne depuis la veille, coincé entre sa bouteille en plastique de vin tiédi et un sac de couchage qui fut bleu. Il marche d'abord sur un pantalon, bien étonnant là : sera-t-il à ses dimensions ? Il s'assoit en tailleur – l'habitude – et, avec ses derniers chicots jaunis, mastique lentement le pain, entrecoupant ses bouchées de profondes lampées. Puis il sort un informe paquet de gris, sa seule richesse, et roule lentement une cigarette avec, économie oblige, plus de papier que de tabac. (On appelle ça des cigarettes de retraité : lui, retraité de la vie). Son arrêt se prolonge dans une demi-somnolence, pas même dérangée par le lent ferraillement d'un convoi de wagons-citernes.

Puis il repart, croisant deux scooters en furie, et emprunte un deuxième passage souterrain, plus petit. Les bergers allemands gardiens du collège, parcourant la haie de laurier qui habille le grillage, lui récitent un chapelet d'aboiements bien sentis. Il longe des jardins délaissés envahis de gravats, bordant d’anciens abattoirs défigurés par la restauration (le rajout d’un gros escalier prétendu de secours n’a rien secouru, seulement noyé la sim­plicité de la façade), et un terrain vague bordé de peupliers frissonnants où l'eau des dernières inondations a laissé, en partant, des croupissures brunâtres ornées de vieux bidons de plastique encore blanc.

Sur sa droite, avant la caserne à l’abandon où il va tenter de passer la nuit, tanné par le gel, pas bien sûr d’être vraiment seul à y dormir, il aperçoit la Résidence du Bel-Automne – beau, tu parles. Les guirlandes qui clignotent aux fenêtres barbouillées de fausse neige en coton lui rappellent quelque chose, qu’il chasse au plus vite. Il presse le mouvement pour ne pas sentir les regards, ne pas voir les couples côte à côte sur leurs fauteuils derrière les vitres, ne pas entendre les petits papotages de ceux qui n'attendent plus ici que le passage du temps.

Voilà bien une vie chaude, propre, coquette – il ignore l’ennui, le confinement, les enfants toujours occupés, les querelles pour des queues de cerises – qui ne sera jamais la sienne : sa vieillesse, s'il en a une, si misère et maladie ne l'ont pas fauché avant, si quelque mauvaise rencontre n'abrège pas cette marche à tâtons dans le vide, sera froide, sale, et seule.

Il avance.
Face à lui, le dominant de sa masse déjà sombre, un vaste et haut quadrilatère aux toits mansardés : les Bénédictines. Austère comme pouvait l’être autrefois un couvent, signe ostentatoire de la force religieuse, la séparation de l’Eglise et de l’Etat l’avait voué à d’autres enfermements : celui des soldats d’un régiment d’infanterie, et enfin, des gardes mobiles. Hommes en bleu aux aguets, le bagage toujours prêt au-dessus de la porte d’entrée (ici, de sortie), prêts pour un mission qui pouvait envoyer des maris et des pères aux quatre cent diables le temps qu’il fallait pour matraquer de pauvres diables aussi pauvres diables qu’eux et basta si ce temps était long, trop long pour leurs gosses qui pendant ces semaines et ces mois-là poussaient tous seuls et pas toujours tout droit. L’Etat n’ayant jamais vraiment eu souci de bien loger ses chiens de garde, la routine faisant la force principale des armées, cette bâtisse s’était impitoyablement défaite de partout : toitures percées, carreaux cassés, peintures écaillées, crépis décollés, tout ça comme un immense eczéma sans fin gratté par froid, vents et pluies. Enfin soucieuses de sécurité et de dignité, les autorités avaient fini par la vider de ses occupants, hommes femmes et enfants – des enfants avaient grandi là, dans ces boites hautes et grises même par temps de soleil – envoyés monter la garde ailleurs au grand dam de la ville, de ses écoles et de ses commerçants.

La mairie de B… ne sachant ou ne voulant que faire de ces écuries d’Augias et voguant, sans jeter l’ancre, de projets fumeux en combines immobilières, la caserne mourait à petit feu froid, courue par les rats, les squatteurs et les drogués, dont les seringues sales jonchaient le plancher pourri des greniers, le plus loin possible de quelque fourgonnette bleue à gyrophare.

Il entre. Une porte éventrée, quoi de plus facile. L’escalier aux marches ovalisées par le temps craque sous son pas chancelant. Il pourrait lire des inscriptions en tous genres, du niais au provocant, du coléreux au mélancolique. Il ne le fera pas. Un courant d’air encore plus glacé que celui qui ne l’a pas lâché depuis ce matin suit son ascension. De palier en palier, à court de souffle, tremblant de toute sa membrure, il finit par atteindre le grenier. Il entend vaguement un pas furtif. Un animal ? Non. Il ne verra pas dans l’ombre apeurée qui s’éloigne, cet enfant curieux en quête de reliques : jouets, flacons, revues, et même vieilles cartouches qu’un gendarme compréhensif mais bon père le dissuadera de revenir chercher au péril de ses os.

Il avance. A nouveau, comme au passage souterrain, un pot-pourri d’odeurs innommables. Il devine un matelas au fond du grenier, crachant son crin et cachant sa crasse. Il avance, et son corps s’adoucit déjà, et lui vient comme un sourire intérieur. Il ne voit pas, dans l’obscurité, les lattes du plancher qui manquent.
Sa carcasse brisée n’ira jamais allonger sur le matelas.

samedi 16 novembre 2013

UN PRINCIPE INAMOVIBLE ET INTEMPOREL : FAIRE SUER LE BURNOUS !






UN PRINCIPE INAMOVIBLE ET INTEMPOREL : FAIRE SUER LE BURNOUS !



par Jésus Crie


Extraits d’un article paru en 1948, signé Henry Casseville, titré « Madagascar et son avenir ».
Je le commente sur deux axes :
- L’aliénation, plus encore que par le travail, par la consommation.
- Le cynisme colonialiste, et cela a-t-il  vraiment changé.

« Le problème de la main-d’œuvre, le plus grave de tous, n’a pas encore été résolu (...). Le Malgache n’est pas travailleur, c’est un fait ; ce n’est point de sa faute si la nature est généreuse et si ses besoins sont extrêmement modestes. La civilisation occidentale ne l’a pas encore touché pour qu’il aspire à une vie confortable. »

Sa vie était certainement confortable selon ses propres critères, sinon il n’aurait pas commencé par résister aux envahisseurs venus lui apporter leur « civilisation » et des caleçons troués.

«  Et cependant le Christ enseigna que l’homme doit gagner son pain à la sueur de son front ».

C’est pas le Christ qui a dit ça, mais la Bible. Mauvais chrétien, le Riton ! 

«  ...et plus d’un million de Malgaches sont chrétiens ! »

Preuve que tes missionnaires ont mal fait le job. Dame, quand on doit engrosser les grandes et sauter les petites, on peut pas tout faire.

(Puis il dit que la main-d’œuvre manque)
« C’est chose explicable, si l’on sait que chez les Bezanozano, tribu de la région de Moramanga, l’homme travaille en moyenne quatre heures par jour et trois jours par semaine. Les Bezanozano sont d’ailleurs nos adversaires les plus rebelles (...). »

Tu m’étonnes ! Ils vivaient bien et tu voulais les obliger à suer pour toi et tes profits en leur donnant de l’argent pour acheter ta quincaille ! Hélas, toi et tes potes ont été les plus forts...

« Cela prouve que la liberté du travail minimum est peut-être l’objectif le plus important des primitifs. »

Ah, au moins un truc que tu as compris d’eux. Mais la liberté c’est pour toi, pas pour les « indigènes », hein !

« Ainsi toutes les possibilités énormes de Madagascar seraient réduites à néant si le problème de la main d’œuvre n’était résolu. Il faut revenir en arrière, atténuer les conséquences inévitables de la suppression de l’indigénat (voir wiki), inculquer à l’indigène la notion de travail nécessaire et pour cela accroître ses besoins en lui donnait les moyens d’utiliser un argent qu’il méprise car il ne peut l’employer. »

Nous y voilà ! Accroître des besoins alors qu’on n’en a pas (en tout cas, les tiens), c’est ajouter à l’aliénation du travail celle de la consommation. Visionnaire, ton truc : nous en sommes là, à bosser et bosser (enfin, ceux qui ont du taf) pour pouvoir changer de télé, d’ifaune, de 4x4 et partir en vacances au Club Merde de Nossi-Bé, Madagascar !

(Et la conclusion, sublime)
« Madagascar reste un atout de premier ordre. La métropole ne peut la laisser à l’état de domaine en friche. Son prestige est en cause. Son intérêt aussi. »

L’est pas à la fin par hasard, ce mot ! Ce pays, pour toi, n’était qu’un « intérêt » à prendre et tu ne lui as donné que des miettes et, la suite l’a prouvé, la misère matérielle et humaine !

Et, pour une foule de pays d’Afrique, cela a-t-il vraiment changé ?

LE PRIX DE NOTRE LIBERTÉ



LE PRIX DE NOTRE LIBERTÉ


par Vivre est un village




Démocratie,  M art'IN. Quand toute la création reprend vie pour répondre à son juge, Poésie de Wilfred Owen dont Benjamin Britten a fait usage pour composer le Dies irae de son War requiem http://www.youtube.com/watch?v=ETocdXjv1HU




Nous sommes faits de Liens© M art'IN

L'Autre société, les liens qui libèrent

Source : Jacques Généreux, L'autre sociétéÉditions Points ISBN 978.2.7578.2066.7 Février2011


Fichier attaché
Taille
504.72 Ko

Page 82
On trouvera la première confirmation de cette thèse dans la façon dont l'enfant développe ou non ses capacités à être lui-même, à s'aventurer loin de sa mère, à explorer le monde. Cette question est l'un des principaux objets des théories de l'attachement et de leurs nombreuses confirmations empiriques développées à partir des travaux du psychiatre anglais John Bowlby et de la psychologue américaine Mary Ainsworth (1).

Page 83
L'attachement premier est le lien affectif intense que noue le jeune enfant  avec sa mère ou, à défaut, avec la personne qui s'occupe de lui. La relation avec la figure d'attachement constitue pour l'enfant la "base de sécurité" à  partir de laquelle il peut s'aventurer à découvrir le reste du monde. Si la figure d'attachement est suffisamment disponible, réceptive et si elle réagit de façon appropriée aux signaux émis par l'enfant, celui-ci développe ce que l'on appelle un "attachement sécurisant" : en cas de stress, il cherche refuge et se trouve rapidement apaisé auprès de la figure d'attachement ; il n'hésite pas à s'en détacher pour faire autre chose quand il se sent bien. Mais environ un tiers des enfants manifestent un "attachement insécurisant" : ils ne sont pas apaisés par la présence de la figure d'attachement, même s'ils peuvent être angoissés par son absence.
La qualité de l'attachement a des effets à long terme amplement documentés. "Des douzaines d'études ont établi que, (...), les nourrissons classés comme ayant un attachement sécurisant deviennent des enfants plus sociables, (...), moins agressifs et moins turbulents, plus enclins à l'empathie, (...) réclamant moins d'attention de la part de leurs enseignants et se montrant moins dépendant d'eux » (2).

Page 84
La liberté réelle de l'enfant - c'est à dire l'étendue des capacités qui lui sont offertes, l'accès à une relative autonomie, la possibilité de développer des amitiés nouvelles - n'est donc pas le résultat inné d'une nature autonome, mais celui d'un lien intense établi avec une figure d'attachement. L'opposition simpliste entre l'indépendance et la dépendance n'a donc guère de sens. La sécurité psychique de l'enfant est totalement dépendante de sa figure d'attachement. Et c'est en même temps cette dépendance qui lui donne l'indépendance nécessaire pour tourner son regard et sa vie vers d'autres figures. De même, il nous faut rejeter l'opposition entre quête de la sécurité et prise de risque, entre recherche de la tranquillité et goût de l'initiative. L'enfant qui prend des initiatives, qui se risque le plus à explorer le monde, ne se moque pas de la sécurité : il a la sécurité absolue que lui procure la certitude du lien avec sa figure d'attachement. Privez-le de sa base de sécurité et il ne prendra aucun risque, à moins qu'il ne se mette en danger pour attirer l'attention de la figure d'attachement défaillante et pour manifester paradoxalement son besoin de sécurité. On saisit, au passage, le contresens des politiques de l'emploi qui tendent à réduire les protections juridiques des salariés et des chômeurs pour les inciter à assumer des risques (la mobilité, la flexibilité, etc.). On y reviendra plus loin, mais soulignons dès à présent ce que nous enseignent la psychologie et la biologie de l'attachement. Faire peur à quelqu'un ne le rend jamais moins peureux. En revanche, lui garantir qu'en cas d'échec, d'erreur, de malchance, un autre est toujours là pour lui garantir une place parmi le siens et les moyens de repartir à l'assaut du monde, voilà le meilleur moyen de stimuler son sens de l'initiative et sa capacité à assumer les risques.

Page 85
C'est la solidité du lien social qui libère l'individu, c'est la sécurité que ce lien procure qui stimule la quête d'autonomie, le sens de l'initiative et l'envie de se risquer dans l'inconnu. A condition, toutefois, que le lien soit comme un fil d'Ariane infini qui permet de toujours retrouver son chemin, mais n'impose aucune limite au voyage. Si le lien est trop court, à peine plus long que le cordon ombilical, c'est une chaîne de prison, pas une corde de vie. Une mère qui ne supporte pas l'éloignement de son enfant ne va pas lui offrir un attachement sécurisant, mais un attachement étouffant qui limitera sa capacité à découvrir le monde et à nouer des liens avec les autres. Notre espace de liberté ne se construit donc ni dans la fusion ni dans la séparation, mais dans la relation maintenue qui permet un aller-retour permanent entre le havre de sécurité, où nous amarre le lien, et le reste du monde, où nous porte le besoin de grandir.
La biologie de l'attachement donne la clé de cet équilibre nécessaire à l'enfant. Dans la gestion de tout besoin, notre organisme sécrète des substances d'alerte (source de déplaisir) en cas de manque ou de stress, et une décharge de substances de récompense (source de plaisir) au moment de la satisfaction. Si l'organisme reste en état de manque ou de stress permanent, il sera intoxiqué par des substances dont l'action n'est saine qu'à condition d'être éphémère. Mais l'organisme encourt tout autant l'overdose quand la satisfaction du besoin n'est pas assez rapidement interrompue ; le plaisir fait alors rapidement place au dégoût, à la douleur et, dans les cas extrêmes, à la mort. Il en va de même dans la gestion du stress et des bienfaits liés à la séparation ou aux retrouvailles avec la figure d'attachement. "Les dosages neurobiologiques révèlent que le simple fait de retrouvailles entraîne, chez un enfant auparavant isolé, une décharge d’opioïdes dont les circuits limbiques et la face inférieure du lobe frontal sont les récepteurs privilégiés. Une présence affective constante non seulement supprime le plaisir des retrouvailles, mais comme pour l'eau à satiété, finit par provoquer un dégoût  (3).

Page 86
Dans la relation qui contente sans intoxiquer, tout est donc une question de dosage. Un fil d’Ariane infini, disais-je en sorte que la sûreté du lien ne soit pas une entrave à l’exploration du monde. L'image ne vaut en vérité que pour les tout débuts de l'existence, au moment où la relation à une figure d'attachement singulière est primordiale. Assez vite, l'être humain remplace ce fil d’Ariane par un filet, c'est-à-dire un réseau de liens divers tissés avec le père, les grands-parents, les oncles et les tantes, les frères et sœurs, les éducateurs, les voisins, les commerçants du quartier, les camarades d'école et, plus tard, ses propres enfants, les collègues de travail, les relations professionnelles, etc. Or, comme chacun sait, on avance plus aisément sur un filet que sur un fil, et un filet est toujours plus solide et fiable qu'un seul fil. Certes, au fur et à mesure que se multiplient nos relations, nombre d'entre elles sont ténues et sporadiques ; on peut donc assez rarement compter sur une seule d'entre elles ou sur quelques-unes pour nous tirer d'un mauvais pas ou d'une détresse psychique ; notre filet social est tissé de liens faibles. Mais, pour reprendre le titre d'un article célèbre du sociologue Mark Granovetter, c'est leur nombre, leur diversité et le réseau dense qu'ils constituent qui fait "la force des liens faibles" (4).

 Page 87
Quelques fils trop minces peuvent bien lâcher, le filet tient. La solidité psychique d'un être dont l'identité, l'estime de soi, le sentiment d'exister, etc., sont soutenues par la reconnaissance d'une multitude d'autres regards, renforce sa capacité à affronter les difficultés de l'existence. Mais, tout le monde le sait, le premier bénéfice d'un vaste tissu social est qu'il nous permet de concilier notre besoin d'attachement, de reconnaissance, d'attention et notre besoin de liberté. Une question de dosage, là encore. Il nous faut des liens forts pérennisant ou reconstruisant un attachement sécurisant. Il nous faut aussi des liens faibles multipliant à petite dose les bienfaits du lien dans l'engagement et la disponibilité qu'exigent les liens forts. La biologie nous aide ici à saisir l'intérêt de la multiplication des liens faibles. Le plaisir chimique des retrouvailles se transforme vite en intoxication chimique de la présence permanente. C'est la solitude qui nous procure le désir de la compagnie ; c'est le contentement qui éteint le désir et nous pousse à désirer autre chose, à raviver le manque, et ainsi de suite. C'est donc l'alternance de séparation et de retrouvaille, de manque et de satisfaction du besoin, qui est bienfaitrice. Si nous avons pu faire l'apprentissage harmonieux de ce bienfait, il est probable que nous chercherons à en multiplier les occasions. Mais on ne peut pas multiplier les liens forts d'attachement ; on ne peut pas davantage passer ses journées, comme un bébé, à s'éloigner de sa figure d'attachement puis à revenir vers elle. En revanche, la répétition et le renouvellement des liens faibles reproduisent ce tango incessant de l'isolement et de la compagnie.

Page 88
Ce que ne nous dit pas forcément la biologie, mais que nous indiquent à coup sûr la sociologie, la psychologie et avant tout l'expérience universelle, c'est que nous échappons au risque d'étouffement dans les liens trop étroits, non pas en brisant ceux-ci, mais en nouant davantage de liens avec d'autres personnes : ce sont les autres qui nous donnent la liberté. La capacité à construire un filet social est l'une des premières manifestations d'un attachement sécurisant initial qui a permis l'apprentissage de la liberté. Mais ce filet social pourra aussi bien être le substitut réparateur d'un attachement primitif insécurisant ; la plupart des enfants initialement privés de leur base de sécurité feront néanmoins l'apprentissage des liens qui sécurisent et qui libèrent, grâce au réseau de relations tissé avec d'autres enfants et d'autres adultes. Pour eux aussi, la liberté n'est pas d'abord une conquête de l'individu, c'est un don d'autrui.


(1) John Bowlby, Attachment and loss, New York, Basic Books, 3 vol., 1969, 1973, 1980. Mary D.S. Ainsworth, "Attachment and dependency : a comparison" in Jacob L. Gewirtz (éd.), Attachment and Dependency, Washington, DC, V.H. Winston, p.97-138.

(2) Les âges de la vie, Boris Cyrulnick, op.cit., p.111.

(3) De chair et d'âme de Boris Cyrulnick, op.cit., p.58

(4) Mark Granovetter, Sociologie économique, Seuil, 2008. L'emprunt se limite ici à l'expression qui vise un objet différent. Granovetter parle de l'efficacité économique et sociale des relations ténues mais nombreuses ; je m'intéresse ici à une efficacité ontogénétique et psychique des liens multiples, i.e. leur contribution à la constitution de l'être et à l'équilibre psychologique de celui-ci.