LE PRIX DE NOTRE LIBERTÉ
par Vivre est un village
Démocratie, M art'IN. Quand
toute la création reprend vie pour répondre à son juge, Poésie
de Wilfred Owen dont Benjamin Britten a fait usage pour composer le Dies irae
de son War requiem http://www.youtube.com/watch?v=ETocdXjv1HU
Nous
sommes faits de Liens© M art'IN
L'Autre
société, les liens qui libèrent
Source :
Jacques Généreux, L'autre société, Éditions Points ISBN 978.2.7578.2066.7
Février2011
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On trouvera la première confirmation de
cette thèse dans la façon dont l'enfant développe ou non ses capacités à être
lui-même, à s'aventurer loin de sa mère, à explorer le monde. Cette question
est l'un des principaux objets des théories de l'attachement et de leurs
nombreuses confirmations empiriques développées à partir des travaux du
psychiatre anglais John Bowlby et de la psychologue américaine Mary Ainsworth
(1).
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L'attachement premier est le lien
affectif intense que noue le jeune enfant avec sa mère ou, à défaut, avec
la personne qui s'occupe de lui. La relation avec la figure d'attachement
constitue pour l'enfant la "base de
sécurité" à partir de laquelle il peut s'aventurer à découvrir
le reste du monde. Si la figure d'attachement est suffisamment disponible,
réceptive et si elle réagit de façon appropriée aux signaux émis par l'enfant,
celui-ci développe ce que l'on appelle un "attachement sécurisant" : en cas de stress, il cherche
refuge et se trouve rapidement apaisé auprès de la figure d'attachement ;
il n'hésite pas à s'en détacher pour faire autre chose quand il se sent bien.
Mais environ un tiers des enfants manifestent un "attachement insécurisant" : ils ne sont pas apaisés par
la présence de la figure d'attachement, même s'ils peuvent être angoissés par
son absence.
La qualité de l'attachement a des
effets à long terme amplement documentés. "Des douzaines d'études ont établi que, (...), les nourrissons classés
comme ayant un attachement sécurisant deviennent des enfants plus sociables,
(...), moins agressifs et moins turbulents, plus enclins à l'empathie, (...)
réclamant moins d'attention de la part de leurs enseignants et se montrant
moins dépendant d'eux » (2).
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La liberté réelle de l'enfant - c'est à
dire l'étendue des capacités qui lui sont offertes, l'accès à une relative
autonomie, la possibilité de développer des amitiés nouvelles - n'est donc pas
le résultat inné d'une nature autonome, mais celui d'un lien intense établi
avec une figure d'attachement. L'opposition simpliste entre l'indépendance
et la dépendance n'a donc guère de sens. La sécurité psychique de l'enfant
est totalement dépendante de sa figure d'attachement. Et c'est en même temps
cette dépendance qui lui donne l'indépendance nécessaire pour tourner son regard
et sa vie vers d'autres figures. De même, il nous faut rejeter l'opposition
entre quête de la sécurité et prise de risque, entre recherche de la
tranquillité et goût de l'initiative. L'enfant qui prend des initiatives, qui
se risque le plus à explorer le monde, ne se moque pas de la sécurité : il
a la sécurité absolue que lui procure la certitude du lien avec sa figure
d'attachement. Privez-le de sa base de sécurité et il ne prendra aucun risque,
à moins qu'il ne se mette en danger pour attirer l'attention de la figure
d'attachement défaillante et pour manifester paradoxalement son besoin de
sécurité. On saisit, au passage, le contresens des politiques de l'emploi qui
tendent à réduire les protections juridiques des salariés et des chômeurs pour
les inciter à assumer des risques (la mobilité, la flexibilité, etc.). On y
reviendra plus loin, mais soulignons dès à présent ce que nous enseignent la
psychologie et la biologie de l'attachement. Faire peur à quelqu'un ne le rend
jamais moins peureux. En revanche, lui garantir qu'en cas d'échec, d'erreur, de
malchance, un autre est toujours là pour lui garantir une place parmi le siens
et les moyens de repartir à l'assaut du monde, voilà le meilleur moyen de
stimuler son sens de l'initiative et sa capacité à assumer les risques.
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C'est la solidité du lien social qui
libère l'individu, c'est la sécurité que ce lien procure qui stimule la quête
d'autonomie, le sens de l'initiative et l'envie de se risquer dans l'inconnu. A condition, toutefois, que le lien
soit comme un fil d'Ariane infini qui permet de toujours retrouver son chemin,
mais n'impose aucune limite au voyage. Si le lien est trop court, à peine plus
long que le cordon ombilical, c'est une chaîne de prison, pas une corde de vie.
Une mère qui ne supporte pas l'éloignement de son enfant ne va pas lui offrir
un attachement sécurisant, mais un attachement étouffant qui limitera sa
capacité à découvrir le monde et à nouer des liens avec les autres. Notre
espace de liberté ne se construit donc ni dans la fusion ni dans la séparation,
mais dans la relation maintenue qui permet un aller-retour permanent entre le
havre de sécurité, où nous amarre le lien, et le reste du monde, où nous porte
le besoin de grandir.
La biologie de l'attachement donne la
clé de cet équilibre nécessaire à l'enfant. Dans la gestion de tout besoin,
notre organisme sécrète des substances d'alerte (source de déplaisir) en cas de
manque ou de stress, et une décharge de substances de récompense (source de
plaisir) au moment de la satisfaction. Si l'organisme reste en état de manque
ou de stress permanent, il sera intoxiqué par des substances dont l'action
n'est saine qu'à condition d'être éphémère. Mais l'organisme encourt tout
autant l'overdose quand la satisfaction du besoin n'est pas assez rapidement
interrompue ; le plaisir fait alors rapidement place au dégoût, à la
douleur et, dans les cas extrêmes, à la mort. Il en va de même dans la gestion
du stress et des bienfaits liés à la séparation ou aux retrouvailles avec la
figure d'attachement. "Les dosages
neurobiologiques révèlent que le simple fait de retrouvailles entraîne, chez un
enfant auparavant isolé, une décharge d’opioïdes dont les circuits limbiques et
la face inférieure du lobe frontal sont les récepteurs privilégiés. Une présence
affective constante non seulement supprime le plaisir des retrouvailles, mais
comme pour l'eau à satiété, finit par provoquer un dégoût (3).
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Dans la relation qui contente sans
intoxiquer, tout est donc une question de dosage. Un fil d’Ariane infini,
disais-je en sorte que la sûreté du lien ne soit pas une entrave à
l’exploration du monde. L'image ne vaut en vérité que pour les tout débuts de
l'existence, au moment où la relation à une figure d'attachement singulière est
primordiale. Assez vite, l'être humain remplace ce fil d’Ariane par un
filet, c'est-à-dire un réseau de liens divers tissés avec le père, les
grands-parents, les oncles et les tantes, les frères et sœurs, les éducateurs,
les voisins, les commerçants du quartier, les camarades d'école et, plus tard,
ses propres enfants, les collègues de travail, les relations professionnelles,
etc. Or, comme chacun sait, on avance plus aisément sur un filet que sur un
fil, et un filet est toujours plus solide et fiable qu'un seul fil. Certes, au
fur et à mesure que se multiplient nos relations, nombre d'entre elles sont
ténues et sporadiques ; on peut donc assez rarement compter sur une seule
d'entre elles ou sur quelques-unes pour nous tirer d'un mauvais pas ou d'une
détresse psychique ; notre filet social est tissé de liens faibles. Mais,
pour reprendre le titre d'un article célèbre du sociologue Mark Granovetter,
c'est leur nombre, leur diversité et le réseau dense qu'ils constituent qui
fait "la force des liens faibles"
(4).
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Quelques fils trop minces peuvent bien
lâcher, le filet tient. La solidité psychique d'un être dont l'identité,
l'estime de soi, le sentiment d'exister, etc., sont soutenues par la
reconnaissance d'une multitude d'autres regards, renforce sa capacité à
affronter les difficultés de l'existence. Mais, tout le monde le sait, le premier
bénéfice d'un vaste tissu social est qu'il nous permet de concilier notre
besoin d'attachement, de reconnaissance, d'attention et notre besoin de
liberté. Une question de dosage, là encore. Il nous faut des liens forts
pérennisant ou reconstruisant un attachement sécurisant. Il nous faut aussi des
liens faibles multipliant à petite dose les bienfaits du lien dans l'engagement
et la disponibilité qu'exigent les liens forts. La biologie nous aide ici à
saisir l'intérêt de la multiplication des liens faibles. Le plaisir chimique
des retrouvailles se transforme vite en intoxication chimique de la présence
permanente. C'est la solitude qui nous procure le désir de la compagnie ;
c'est le contentement qui éteint le désir et nous pousse à désirer autre chose,
à raviver le manque, et ainsi de suite. C'est donc l'alternance de séparation
et de retrouvaille, de manque et de satisfaction du besoin, qui est
bienfaitrice. Si nous avons pu faire l'apprentissage harmonieux de ce bienfait,
il est probable que nous chercherons à en multiplier les occasions. Mais on ne
peut pas multiplier les liens forts d'attachement ; on ne peut pas
davantage passer ses journées, comme un bébé, à s'éloigner de sa figure
d'attachement puis à revenir vers elle. En revanche, la répétition et le
renouvellement des liens faibles reproduisent ce tango incessant de l'isolement
et de la compagnie.
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Ce que ne nous dit pas forcément la
biologie, mais que nous indiquent à coup sûr la sociologie, la psychologie et
avant tout l'expérience universelle, c'est que nous échappons au risque
d'étouffement dans les liens trop étroits, non pas en brisant ceux-ci, mais en
nouant davantage de liens avec d'autres personnes : ce sont les autres
qui nous donnent la liberté. La capacité à construire un filet social est
l'une des premières manifestations d'un attachement sécurisant initial qui a
permis l'apprentissage de la liberté. Mais ce filet social pourra aussi bien
être le substitut réparateur d'un attachement primitif insécurisant ; la
plupart des enfants initialement privés de leur base de sécurité feront
néanmoins l'apprentissage des liens qui sécurisent et qui libèrent, grâce au
réseau de relations tissé avec d'autres enfants et d'autres adultes. Pour eux
aussi, la liberté n'est pas d'abord une conquête de l'individu, c'est un don
d'autrui.
(1) John Bowlby, Attachment and
loss, New York, Basic Books, 3 vol., 1969, 1973, 1980. Mary D.S. Ainsworth,
"Attachment and dependency : a comparison" in Jacob L. Gewirtz
(éd.), Attachment and Dependency, Washington, DC, V.H. Winston, p.97-138.
(2) Les âges de la vie, Boris Cyrulnick, op.cit.,
p.111.
(3) De chair et d'âme de Boris
Cyrulnick, op.cit., p.58
(4) Mark Granovetter, Sociologie économique, Seuil, 2008.
L'emprunt se limite ici à l'expression qui vise un objet différent. Granovetter
parle de l'efficacité économique et sociale des relations ténues mais
nombreuses ; je m'intéresse ici à une efficacité ontogénétique et
psychique des liens multiples, i.e. leur contribution à la constitution
de l'être et à l'équilibre psychologique de celui-ci.