samedi 25 septembre 2010

RETOMBER SUR SES PATTES







RETOMBER SUR SES PATTES

(ou: de la raison humaine et des complots)


par Melchior


L’enfant sur mon dos à califourchon, je trottais, en route vers une plage de la Loire.

- «Oh, combien de marins, combien de capitaines» (déclamait Lili dans le vent, je ne saurais dire pourquoi, cramponnée à ma crinière).

Devant nous, l’abbé Lélaine, allègre, pédalait, bien droit sur sa bicyclette, hollandaise de conception autant qu’ecclésiastique de style. Encore devant, le véhicule électrique et municipal de Guy Puckipett, avec son gyrophare, condescendait à accorder son allure à celles, bien réglées, de l’homme de Dieu et de la bête du Diable. Sur la plateforme arrière, Augustine, la mercière du village, et mes deux oies de compagnie, Immanence et Multitude, nous encourageaient de la voix et du geste.

Bientôt nous arrivâmes en vue des berges du fleuve royal, lieu de notre promenade post-prandiale. Mais passons tout de suite au débat qui occupa Guy, le garde-champêtre de chez nous, Augustine, la mercière, et l’abbé, le desservant (il a bien du mérite) de Saint-Isidore-en-Val, ainsi que trois promeneurs trouvés sur place, échappés d‘un colloque voisin, dont mon cousin Griffollet, grand faiseur de vers et d’embarras, tandis que Lili et les z’oies zouaient hum, les joies jouaient (oh et puis zut) comme un enfant sage et des volailles de sens rassis, et que je m’astreignais, pour exercer mes neurones, à suivre à la fois les jeux et la joute verbale, ou plutôt la double joute, car il se forma bientôt deux trios de brillants causeurs.

- La raison humaine (disait en substance Augustine à un couple de jeunes étudiants) est passée par quatre étapes, de très inégale importance chronologique, et qui s’emboîtent de façon encore plus compliquée que les poupées slaves. Que l’on nommera: archaïque, logique (aristotélo-cartésienne, pour faire pédant), dialectique (hégélo-marxiste), dialogique enfin (qui s’attache à l’hypercomplexité des choses et de notre regard sur elles), chacune englobant, niant et accomplissant à la fois les précédentes.

- Aufhebung ! (dis-je)

- Tiens, l’âne éternue (dit l’étudiante, elle se nommait Raphaëlla).

- Hum, non, je crois (dit Augustine) qu’il marmonne en allemand, il a appris quelques rares rudiments de cette langue d’une chèvre à fort tempérament.

- Bien donc, quatre étapes: une, deux, trois et quatre (dit le jeune homme - je crois qu’il s’appelait Raphaël - pour faire avancer la discussion).

- Une, deux, trois, quatre (reprit au bond Lili), il faut faire de la gymnastique.

Ce à quoi elle s’employa en compagnie des oies, qui comiquement s’efforcèrent de toucher en cadence le bout de chacune de leurs pattes palmées avec le coin de l’aile opposée.

Je me rapprochai de l’autre groupe, on y causait complot:

- «Les complots et conspirations. Dame il en est beaucoup question. Et chacun y va de son interprétation. Pour ajouter foi ou toute autre réaction» (disait Griffollet, poète (*) en rupture de colloque - entre nous, un peu imbu de sa personne, et toujours à se lécher le poil d’un air fier de félin qui feule en vers, mais z’enfin…)

- Les théories des complots, certes, vont bon train (dit l’abbé Lélaine) et l’ensemble des interventions sur ce thème dans les médias est marqué par une belle cacophonie…

-… dans laquelle on peut relever une certaine harmonie sous-jacente, malgré tout (dit Guy).

- «C’est pour mieux t’endormir, mon enfant !» (dit l’abbé), on tombe vite dans le délire et la déraison.

«Tiens oui, pensai-je, la déraison est aux limites externes de la raison, or la raison… retournons voir ce qu’ils en disent de ce côté.»

- La pensée archaïque, ou prélogique (disait Raphaël), ou magique, travaille sur les correspondances, les analogies (dont la poésie continue à bon droit à faire son lait et son miel).

À ouïr ce propos, je fus tenté d’aller demander l’avis de Griffollet, mais jugeai que le risque était trop grand de déclencher un exposé magistral, ennuyeux et pédant. Je m’abstins donc, et tendis une oreille distraite:

-…fonctionne à la tradition…

- …exemple typique: la danse pour faire venir la pluie; elle est d’ailleurs très efficace si le sorcier sait la convoquer à l’approche de gros nuages, encore invisibles pour les gens du village, et dont il est seul averti par SMS (signaux de météo sioux) envoyés par ses confrères...

Sur ce je dus galoper au bord du fleuve, où les oies, et Lili qui s’était instituée leur gardeuse et munie pour cela d’un frêle mais long bâton fourchu, se tenaient immobiles de façon suspecte; quelle bêtise avaient-elles en tête?

- Que faites-vous donc, toutes trois ici séantes comme des sénatrices?

- Dis, l’âne, si nous restons sans respirer pendant un quart d’heure, est-ce que ça empêchera la Loire de couler ?

- Si vous restez absolument immobiles et retenez votre respiration quinze minutes, soit le temps de compter posément jusqu’à mille, alors peut-être…

Elles s’y essayèrent. Cela dura bien 30 milliards de nanosecondes, puis elles trouvèrent un autre jeu.

Revenu près des logiciens, j’entendis:

- Ça a duré 700 000 ans, ou plus, et certains y sont encore rivés… Puis l’esprit vint, qui mit un peu d’ordre.

«Allons voir à côté», (me dis-je).

- Le propre du (disait l’abbé Lélaine) complot, réel ou imaginaire, c’est de «faire système», comme on dit. L’existence de complots ne semble pas douteuse, mais c’est le Grand Vilain Méchant Complot qui fait problème. Et je tiens que l’idée qu’on se fait de l’ampleur des complots est fonction de la conception qu’on a des «Forces du Mal» (même chose pour les vertus que l’on reconnaît à la Raison). Et le complot fonctionne comme l’Au-delà, il n’a pas besoin d’exister pour produire des effets sur ceux qui se croient concernés.

- Mais qu’est-ce qu’un complot, d’abord, petit ou grand ? (se demandait Guy à voix haute) On y retrouve quelques invariants: le Mal est à l’œuvre (le Mal, par nature et constitution, complote), il est malveillant (pour sûr: c’est dans sa nature), il avance masqué, il est organisé pour comploter. Et cependant il offre une faille: il donne prise à la dénonciation et on peut le conjurer (moyennant un rachat, une action conjuratoire, et à condition de s’y prendre à temps).

- Récapitulons (dit l’abbé): il y a une puissance mystérieuse et prestigieuse, qui veut notre mal, se cache et nous ment (et, quand même, fait l’objet d’une dénonciation qui peut éventuellement nous permettre de la déjouer); le complot forme un système: il a des frontières - puisqu’il y a un monde hors complot - des éléments -les illusions qu’il distille - un noyau: la volonté rusée de l’entité malveillante. Et ajoutons: chez le sujet, au choix, une disposition à nier ou à accepter cette idée qu’il y a un complot.

«Si ça se trouve, il y a un hypermégacomplot, ignoré, et dont pour cette raison on ne peut rien dire; car, ce qu’on ne peut dire, il faut le taire, selon Wittgenstâne. Bon, ben, retournons voir par ici.»

- La logique codifiée (disait Raphaël) par Aristote et qui trouve son apogée avec Descartes, fonctionne à la raison raisonnante: l’être est, le non-être n’est pas. Le tiers-exclu. Tout ça.

Il me revint une réplique de comédie:

«d’un côté la vérité, et de l’autre le mensonge; au milieu, les bras croisés, Chiffonnet calme et serein» (Labiche, Le Misanthrope et l‘Auvergnat)

- Cette raison prétend (dit Augustine) séparer nettement les choses certaines et les choses douteuses.

- Quand les choses changent (dit Raphaëlla), c’est mécaniquement (mécanique céleste pour Aristote, qui se plaque sur le vivant de façon magique - l’interprétation du cours des choses fait intervenir le pré-logique !),car la mécanique des nombres, pour Descartes ou Newton…

- J’ai fait (dit Raphaël) une dissertation là-dessus autrefois. Il entreprit d’en réciter des morceaux.

- …cette logique fixe, immobilise, fige ce qui bouge, pour mieux l’examiner hors mouvement. Mais hors mouvement les choses ne sont plus ce qu’elles sont…

Lili et les oies observaient (nouvelle occasion de retenir leur respiration) un papillon occupé à pomper le suc d’une fleur…

- Mais il faut redonner le mouvement à l’objet observé pour en parfaire l’observation.

Le papillon s’envola en battant des ailes.

- Quand je serai grande, je serai éthologiste (dit Lili)

- Éthologue, on dit. C’est la grâce qu’on te souhaite (lui dit Augustine). Certains animaux ont beaucoup à apprendre aux humains (ajouta-t-elle, pensive, en regardant les oies, parties nager, tranquilles).

- Il me semble (dit Raphaëlla), que la musique anticipe sur la suite: Bach est déjà diablement dialecticien, non?

- Je suis, hélas (dit Augustine), trop ignorante en musique pour vous répondre. Il faudrait peut-être voir ce qu’en dit Douglas Hofstadter? (**)

« La musique va devant. Il ne faut pas aller plus vite que la musique!» (conclus-je pour moi-même).

À côté, l’abbé s’écoutait parler, l’on l’eût cru en chaire:

- L’idée qu’une personne se fait de l’ampleur des complots qui la menacent et menacent le monde dans lequel elle vit est fonction de la conception que cette personne se fait des «Forces du Mal»…

«Et il en va de même sans doute» (pensai-je) «pour les vertus que l’on reconnaît à la raison.»

- De là provient l’idée (poursuivait l’abbé) qu’on se fait de la force complotante, de l’issue salvatrice éventuelle, et des interstices du dispositif, par où, éventuellement, la Lumière se laisse apercevoir.

- Ainsi (dit Guy), de la façon dont le sujet se figure la puissance du Mal, se déduirait une théorie du complot.

- Et selon sa propre confiance en soi, certainement ! (dit Augustine, qui s’était rapprochée). Mais continuez, l’abbé.

- Ainsi, pour un catholique, si je prends un exemple au hasard…

« Tiens pardi!» (me dis-je)

- …pour lui le Mal est très puissant, et menace à tout moment d’engloutir le pécheur, mais celui-ci peut résister, avec l’aide de Dieu, s'il l‘implore.

« C’est du moins le dogme» (pensai-je)

- De même Blaise Pascal, dans son fragment du «roseau pensant», imagine brièvement l’univers entier se liguant contre l’homme.

- Mais c’est juste (dit Guy) une hypothèse passagère, tout comme le «malin génie» cartésien. Curieux, c’était dans l’air du temps…

- Tandis que (dit Augustine qui s‘était rapprochée un moment) l’antisémite imbécile croit dur comme fer…

«Croix de fer je vais en enfer…»

- …avoir affaire à un complot juif mondial, et cette fantasmagorie ne fait que refléter de façon paranoïaque la noirceur de ses propres affects.

«Hum, en forme, l’Augustine. Mais j’ai déjà entendu tout ça. Tiens, Griffollet est allé tenir compagnie aux tourtereaux; allons voir».

De ce côté, on roucoulait ferme (et tendre à la fois):

- Avec Hegel vient la dialectique, qui se matérialise chez Marx.

- Matérialise? (dit Raphaëlla) Comme un fantôme?

- Grand bien (dit Griffollet) lui fasse. Couvert de son linceul pour se voiler la face..

- Au sens de: devient matérialiste.

- Ici, même le certain devient douteux, et réciproquement.

Raphaël et Raphaëlla ouvraient de grands yeux en s’écoutant l’un l’autre.

- On peut prendre des exemples en économie, où la valeur produite devient valeur dépensée, où la concurrence tend vers le monopole, et ainsi de suite (en particulier, on ne saurait opposer longtemps l’investissement et la consommation…).

- La logique précédente, celle d’Aristote et de Descartes, n‘est pas fausse: c‘est un moment de celle-ci, la dialectique. De la même façon que la théorie des nombres réels englobe et approfondit celle des entiers.

- Et elle est elle-même un moment de la suivante, tout comme les nombres complexes englobent les réels. Et ainsi de suite..

- Mais pourquoi n’a-t-elle pas prospéré?

- Le malheur veut qu’elle ait été schématisée, dogmatisée, mécanisée, transmuée en lit de Procuste pour la chose appréhendée, sommée d’entrer dans les schémas de pensée. Les marxistes se sont moqués de la belle machine hégélienne implacable et coupée du réel. Or leur propre machine a eu le même destin. La faute à ses utilisateurs bien plus qu’à ses concepteurs.

À côté:

- Il faudrait faire (dit Guy) une typologie des visions des complots. Il y en a des petits, des moyens, des grands, et quelques immenses…

- Et selon la vision qu’il retient (dit l’abbé), le sujet répond différemment: agression, fuite, adaptation…

- Adaptation?

- Oui: soumission, composition, tentative de dynamitage.

- Et cela suivant son investissement psychologique dans la théorie du complot (indépendamment du degré effectif de réalité dudit complot). C’est assez compliqué, tout ça.

Griffollet me dit alors:

- Laissons-les patauger dans cette pataugeoire. Que deviennent les oies et Lili près la Loire?

Elles étaient en train de jouer à une variété de Jeu de l’Oie plus ou moins combinée de «Un deux trois, soleil !», et je m’éloignai, sans les perdre de vue, tout en tendant de nouveau l’oreille vers les logiciens.

- Vient enfin la dialogique, ou raison de l’hypercomplexe, chère à Edgar Morin. Avec elle le doute et la relativité sont incorporés aux certitudes, avec lesquelles ils sont imbriqués comme dans des graphiques fractals.

«Ah, offrir à Lili des puzzles à bords fractals… C’est irréalisable, hélas !» (pensai-je) «Car le découpage des pièces ne finirait jamais».

- Comme son nom l’indique, la dialogique est au-delà des facilités mécaniques des précédentes. Une chose que l’on affirme est par principe certaine et douteuse et ni l’un ni l’autre.

-Hum… voilà qui est à la fois peu compromettant et paralysant! (dit Guy Puckipett, venu lui aussi écouter un bout du dialogue). Comment pourrai-je encore dresser procès-verbal si je ne puis certifier que le contrevenant contrevenait, que je l’ai vu, de mes z’yeux z’assermentés vu, contrevenir?

- Oui, je comprends votre souci, dit Griffollet.

«Comment pourrai-je encor dresser procès-verbal, Si le doute et le vrai sont en rapport fractal?».

Mais ce qui vaut pour la vérité philosophique ou scientifique ne vaut pas pour le Droit, qui tout comme l’informatique fonctionne en binaire.

- Vous me rassurez, poète, et je vous en remercie.

- «Il n’y a certes pas de quoi. Force en tous cas reste à la Loi».

Les deux groupes s’étaient maintenant réunis.

- La pensée de l’hypercomplexe (disait Raphaëlla) sait bien qu’elle englobe et dépasse la raison dialectique, dont elle est issue. En revanche la logique dite cartésienne se croyait trop détachée de la prélogique, dont elle avait tendance à nier l’efficacité… En politique pourtant, et dans le domaine de la consommation (peut-être aussi dans les rapports amoureux..) les gens continuent à penser traditionnel (au mieux common decency au pire magie pure). Pas facile de débroussailler tout cela.

« En effet!» (pensai-je) «Mais elle va un peu vite, non?»

- En tout cas le mot: «hypercomplexe» ne doit pas intimider (cela sans doute mériterait un développement), la simplicité n’est pas exclue. En règle générale, les outils compliqués (pourvu qu’ils soient robustes) rendent la vie plus simple (dans leur usage ! Les obtenir et déchiffrer le mode d’emploi, c’est parfois toute autre chose). Le mieux est peut-être de se reporter à ce que dit Edgar Morin lui-même.

La belle enfant sortit de son sac à dos un petit livre, et s’empressa de retrouver un passage marqué d’une image (pieuse assurément, si l’on en croit l’intuition de l’abbé Lélaine - consultée plus tard -), passage dont elle nous fit lecture, ai-je dit qu’elle avait une jolie voix?

- «La science elle-même obéit à la dialogique. Pourquoi? Parce qu'elle n'a cessé de marcher sur quatre pattes différentes. Elle marche sur la patte de l'empirisme et sur la patte de la rationalité, sur celle de l'imagination et sur celle de la vérification.» Qu’est-ce qu’il a, cet âne, à piaffer comme une jument capricieuse?

En effet j’avais frappé le sol bruyamment du sabot antérieur gauche à «empirisme», de l’antérieur droit à «rationalité», du postérieur gauche à «imagination», du postérieur droit à «vérification». Ayant ainsi souligné les propos du philosophe, je me tins immobile et coi. Raphaëlla reprit sa lecture:

«Or, il y a toujours dualité et conflit entre les visions empiriques, qui, à la limite, sont purement pragmatiques et les visions rationalistes qui, à la limite, deviennent rationalisatrices et rejettent hors de la réalité ce qui échappe à leur systématisation. Ainsi, rationalité et empirisme»…

Piaffe et piaffe devant!

-… «maintiennent une dialogique féconde entre la volonté de la raison de saisir tout le réel et la résistance du réel à la raison. En même temps, il y a complémentarité et antagonisme entre l'imagination qui fait les hypothèses, et la vérification, qui les sélectionne.»

Piaffe et piaffe derrière!

- «Autrement dit, la science se fonde sur la dialogique entre imagination et vérification, empirisme et rationalisme. Et c'est parce qu'il y a dialogique complexe permanente, à la fois complémentaire et antagoniste, entre ces quatre pattes de la science, que celle-ci a progressé.»

Je fis une sorte de tricotin des quatre pattes, imité par Lili et les oies, qui riaient comme des petites folles.

- «Le jour où elle marcherait sur deux pattes»…

Je me cabrai et fis deux pas.

- … «ou deviendrait unijambiste»…

Je tentai de rester debout sur la patte de l’empirisme. Lili et les oies réussirent très bien cet exercice, mais moi…

- … «la science s'effondrerait.»

… et c’est bien ce qui m’arriva. Hésitant - c’est bête - entre imagination et vérification, je fis une cabriole hypercomplexe et me retrouvai les naseaux dans le sable…

- «Bon, voilà ton raisonnement qui a le nez cassé», (dit Griffollet citant Dom Juan).voire le sable dans les naseaux; je m’en débarrassai en soufflant fort.

- Dites donc, je crois bien (dit Raphaëlla) que votre âne est pris de convulsions.

- Ne vous inquiétez pas pour lui (dit Augustine en riant).

En effet, je me relevai sans mal, et bougeai les oreilles comme si de rien n’était. Et Raphaëlla de conclure:

- «Autrement dit, la dialogique comporte l'idée que les antagonismes peuvent être stimulateurs et régulateurs.» (***)

- Minute (dit Lélaine). Je crois que je connais ce texte. Il y a quelque chose, juste au-dessus de ce que vous venez de lire…

Il prit le livre des mains de l’étudiante (ai-je dit que Raphaëlla avait de jolies mains?), retrouva le passage, et lut:

- Le principe dialogique nous apprend que "Les trois aussi peut être un. La théologie catholique l'a exprimé dans la trinité où les trois personnes n'en font qu'une tout en étant distinctes et séparées". Ainsi la dialogique nous permet d’approcher le mystère de la Sainte Trinité.

« Bien ce que je disais: la Divinité ne doit pas être enfermée dans un nombre entier!» (pensai-je à part moi)

- «Bel exemple de complexité théologique où le fils régénère le père qui le génère et où les trois instances s'entregénèrent.»

- Allons (dit Guy), ne la ramène pas trop, curé…

- Mais c’est dans le texte de Morin!

Ils s’approchèrent tous pour voir. Puis, ayant vérifié, ils poursuivirent leur discussion.

- La raison peut-elle être (demandait Augustine), et dans quelle mesure, un instrument contre les complots? Si les choses conspirent à me nuire, je puis les conjurer par magie, ou bien analyser leur agencement complotiforme (analyse logique, ou dialectique, ou dialogique…) afin de les combattre avec la stratégie idoine et les moyens adéquats. Mais où sont nos deux étudiants?

- Ils se sont mis à l’écart (dis-je) pour un petit a parte.

- Ils sont sûrement en train de se frotter le lard (dit Lili).

- Il n’y a plus d’enfants (commenta Guy).

- Je pense (dit l’abbé) qu’ils se sont mis en tête d’expérimenter l’hypercomplexité. Pax vobiscum! (fit- il en direction des fourrés)

Notre curé fait preuve, sur certains points, d’un libéralisme certain, quant aux mœurs.

Nous nous offrîmes une collation d’après-midi; dès lors les propos devinrent encore plus décousus, s’il est possible. J’intervins quand j’entendis:

- En définitive, il ne faut pas désespérer de la raison humaine.

- La raison humaine (m’écriai-je), eh mais, je connais; mon maître, Hubert-Hégésippe Huchappin, avait coutume de nous en parler, du temps béni que, jeune ânon, je fréquentais l’École de Longues z’O. Il nous faisait recopier cette citation, traduite du grec moderne:

«Le derrière de la meunière, c’est la raison humaine.» (****)

Et il nous le (la) faisait représenter, abondamment, lors des cours de dessin. Bien plat(e) et de profil à l’égyptienne, ou de façon classique avec perspectives donnant l’illusion des trois dimensions (mais encore immobile) et en représentation cubique, ou bien en dessins animés et vidéos.

- «Je hais le mouvement qui déplace les lignes», disait mon confrère Baudelaire (fit Griffollet)

- Mais c’est la chute de reins de la meunière qui fait tourner le moulin de la raison: rien qu’à la voir le vent se met à souffler et l’eau à couler.

Sur ce, Raphaël et Raphaëlla s’en revinrent, un peu ébouriffés. Ai-je dit que Raphaëlla avait une fort jolie chute de reins? Tant au repos, qu’en mouvement. Ils se jetèrent sur ce qui restait des tartes z’aux z’abricots.

Les autres participants se mirent à parler tous à la fois.

Comment réagir face à un «complot» (réel ou supposé) selon les quatre logiques prises successivement. Les croyants des complots ont des âmes de contre-comploteurs… Et d’une manière générale, les grands complots sont pour les petits logiciens, et les petits pour les grands. On peut se sentir submergé par le mal. Ou quasi, mais les trois Participants à la Sainte Trinité depuis leur hélico laissent tomber une échelle de corde pour sauver le naufragé avisé, qui doit saisir l’occasion. Ou bien on fait face avec les moyens de la raison. Encore faut-il déterminer quelle est la raison raisonnable (c’est très subjectif).Raison de Rimbaud: Un coup de ton doigt sur le tambour… La raison du plus fort (ultima ratio). L’entendement est le premier à dire qu’il y a des choses qui le dépassent.

-I’ve know that (I said) for donkey’s years. (Je sais tout ça depuis belle lurette).

Craignant les caprices de la météo, nous prîmes le chemin du retour, Raphaël, Raphaëlla, sur leur tandem, et Griffollet dans un panier sur le porte-bagages: « Ô vents ô vents. Je viendrai me soumettre à vos souffles souvent», vers le château où se tenait leur colloque, et nous autres vers Saint-Isidore-en-Val, dans le même équipage qu’à l’aller, sauf les oies, qui préférèrent voler, pour se donner de l’exercice de plein air en toute sécurité avant l‘ouverture de la chasse.

- Il faudra (dirent-ils tous d’une seule voix au moment de se séparer) poursuivre la réflexion et les recherches, et la réflexion derechef.

- Mais comme disait notre bisaïeule, qui était volaille chez Delphine et Marinette (dirent les oies sur le point de prendre leur envol), cela est certes très beau, mais nous aimerions mieux apprendre à ourler des torchons.

Et hi han hue donc.

«Ô flots, que vous savez de lugubres histoires !» (déclamait Lili dans le vent, je ne saurais dire pourquoi, cramponnée à ma crinière).

(*) www.daglachat.blogspot.com

(**) Douglas Hofstadter Gödel Escher Bach les Brins d’une Guirlande Eternelle

InterEditions 1985

(***) E. Morin, Science avec conscience, Paris, Fayard,1982, 2ème édition, 1990 (p:176-177)

(****) Nikos Kazantzaki Alexis Zorba, p:18