

VOIR LE POU
par Melchior
… aimant ses rois, ses seigneurs, ses prêtres, ses poux…
Victor Hugo
Quatre-vingt-treize
J’allais, de mon allure lente accoutumée, dans le centre-ville de Saint-Isidore - j’étais venu me fournir en carottes et autres productions potagères au marché du samedi matin -, quand mon attention se porta sur un joueur de piano mécanique, fort occupé à rendre toutes les nuances délicates de «barba poux barba poux (barba poux barba poux)». Retraversant l’antique cité de retour vers mon pré, je me surpris à fredonner à mon tour: «voir le pou voir le pou (voir le pou voir le pou)», en faisant bien attention à passer du mode majeur au mode mineur tout comme on prend soin d’adapter son pas quand on descend d’un trottoir.
De même que, selon Marx (voyez le chapitre 16 du Kapital), le cycle marchandise-argent-marchandise finit, à force de répétitions, par devenir un cycle argent-marchandise-argent, constitutif de l’accumulation du capital, et péché originel du Grand Vilain Méchant Système, de même «voir le pou voir le pou» devint à la longue sur ma langue: «le pouvoir, le pouvoir», et je ne pus que m’émerveiller de voir comment le «hasard objectif» me ramenait à mes réflexions nécessaires, sur le pouvoir, en effet.
Revenu songeur en mes appartements, je me sentais saisi de cette question: «Qu’est-ce que le pouvoir, et comment fonctionne-t-il?», et investi (par Môssieu mon Inconscient ou bien par Médême la Nécessité historique, je ne sais) de la noble mission d’essayer d’y voir plus clair sur le sujet.
Je tournai en rond dans mon pré, comme retenu captif par une longe imaginaire, me répétant la double définition que l’on trouve dans les dictionnaires: un, capacité à agir sur les choses selon son vouloir, deux, capacité idem à obtenir ce que l’on veut des gens. Capacité de qui? D’un sujet, bien sûr. Portant sur quoi? Les choses, ou les gens, que le sujet prend à son service. À quoi cela tient-il? Hum? Pour finir je me coiffai de mon chapeau jaune et vert bi-troué (pour les oreilles) et me dirigeai derechef vers Saint-Isidore-en-Val, et, pour dresser un terme précis à ma démarche, vers sa mercerie.
- Que tu es donc beau, Melchior, coiffé de ce joli chapeau ! (s’écria la mercière, Augustine, depuis le pas de sa porte, en m’apercevant).
Elle tenait à la main l’anse d’un panier de pique-nique, plein et recouvert d’un torchon à carreaux.
- Tu tombes bien, voici un panier à provisions, à porter jusqu’à l’aire de pique-nique du coteau; si du moins tu consens à nous escorter, Lili et moi.
Lili était sa petite-nièce, en vacances par ici pour passer la canicule.
La voix d’Augustine a le pouvoir de me faire m’exécuter, quoi qu’elle me demande, sans même songer à aucune objection. Nous nous mîmes donc en route, Lili chantonnant en mon honneur «Mon âne mon âne… et des souliers lilas».
Chemin faisant, j’entretenais Augustine de mon problème, et j’alignais les différentes sortes de pouvoir(s) qui m’étaient passées par l’esprit pendant mes tours de manège au pré, quand, souvenez-vous, je me sentais tenu par une longe imaginaire.
- Il y a le pouvoir politique et ses différents avatars, et la séparation et l’équilibre et toussa toussa (je toussai), passons (nous passâmes).
- Et des souliers lilas, hi han…(chantait Lili)
- Il y a le pouvoir économique: pouvoir d’achat, pouvoir de domination financière, contrainte économique de l’employeur sur le salarié. Et les contre-pouvoirs quand ils existent…
- C’est déjà tout un monde (observa Augustine) que les relations de pouvoir dans la production, dans la distribution, dans la redistribution…
- Il y a en outre tous les pouvoirs qu’examinent la sociologie et la psychologie sociale, depuis les pouvoirs institutionnels jusqu’aux pouvoirs par emprise psychologique les plus sournois.
- Et des souliers lilas, hi han…
- Et le pouvoir qui naît du savoir non partagé, et ainsi de suite.
Nous étions maintenant «hors agglo», comme on dit, sur la route de campagne, et Lili chantait maintenant:
- Un kilomètre à pied, ça use, ça use…
Elle tenta bientôt une audacieuse synthèse: «ça use les souliers lilas, hi han…» Mais nous étions arrivés à l’aire de pique-nique, aménagée à flanc de coteau entre le plateau solognot et le Val, un peu à l’écart des maisons et des routes. Nous y fîmes une halte bienvenue. Il faisait chaud, mais l‘endroit est ombragé d'heureuse façon.
- Et puis (dis-je encore) il y a les rapports du pouvoir et du capital, un gros morceau. Pouvoir et accès aux richesses, etc. Ça fait beaucoup trop à penser pour la pauvre tête d’une pauvre bête. Quel est le point commun à toutes ces choses? Quelle en est la substance? Et comment purifier les relations entre personnes des dominations importunes?
Et je me remis à tourner en rond, comme dans mon pré, sauf que mon pré est plat, tandis que le coteau est, par nature, en pente, et qu’y tourner en rond revient à grimper et dévaler, un peu comme un enfant occupé au toboggan.
- Cesse incessamment ceci (dit Lili), tu me donnes le tournis.
- Venez plutôt à table (dit Augustine).
C’est le genre de chose que ni Lili ni moi ne nous faisons dire deux fois.
- Le pouvoir et (dit Augustine) ses deux sens qui n’en font qu’un? N’oublie pas qu’au départ il y a un sujet, qui désire assurer et étendre sa mainmise sur ce que Kurt Lewin appelait dans sa topologie l’«espace de libre mouvement»: la région de l’environnement du sujet sur laquelle il a prise et qu’il contrôle. Cet espace est meublé de choses et peuplé de gens. Au début, d’ailleurs, ledit sujet ne fait pas bien la différence, les choses sont plus ou moins dotées, à ses yeux, de pouvoirs, bénéfiques ou maléfiques, et les gens sont, de leur côté, comme des choses, qu’on peut jusqu’à un certain point manipuler comme des meubles ou comme des jouets.
- Les jouets (dis-je) sont dans l’entre-deux, entre chien et loup…
- Oui, et (si tu veux bien me pardonner) les animaux aussi… mais je reprends: la construction de cet espace de libre mouvement, nous devrons sans doute y consacrer un autre entretien, mais retenons dès à présent que c’est par l’apprentissage des relations, entre les gens, entre les choses, entre les gens (sujet compris) et les choses (organes du sujet compris), entre les symboles, aussi, qui représentent tant les gens que les choses, que cet espace se construit.
(Elle reprit haleine, puis:)
- Nous avons donc un sujet qui constitue et développe une sorte de petit domaine, qu’il domine (car que faire d’un domaine sinon le dominer), taillé dans son environnement. Cela va du contrôle de ses sphincters et de la manifestation de ses émotions au rangement et à la manipulation des objets et faits de langage, et à l’apprentissage du mode d’emploi des êtres vivants… comment on obtient d’eux ce qu’on veut, comment ils obtiennent du sujet ce qu’ils veulent, aussi…
- Et là (dis-je), je vois poindre les notions de liberté et de propriété…
- Hum, Melchior, n’allons pas plus vite que la musique ! Mais je rebondis volontiers sur tes deux mots: arpentant son chemin d’extension de son domaine le sujet rencontre autrui, avec tout ce que cela implique, et qu’il serait trop long de noter ici.
- Ce serait pourtant intéressant.
- Oui, mais il faut finir de manger avant que les hyménoptères de différentes espèces ne nous viennent déranger.
Nous nous concentrâmes sur le contenu du panier, que nous transvasâmes dans nos tubes digestifs suivant les règles de la logistique et des meilleures manières de table. Au bout d’un moment, nous vîmes arriver, à bicyclette et en short, l’abbé Lélaine. Il portait deux paniers sur son porte-bagage.
- Bonjour, l’abbé (dit Augustine). Ne dites pas que vous nous apportez encore des victuailles.
- Il faudrait alors les tuer, plumer, vider, rôtir, et je n’en ai pas le courage, il fait si chaud…
Il dit, et libéra Immanence et Multitude, mes oies de compagnie, qu’il avait recueillies faisant du vélo-stop, et qui vinrent me témoigner leur affection, et à Lili et sa grand-tante aussi. Lili leur fit mille caresses, et, sortant de table, improvisa avec elles un tournoi de football féminin.
- Mais ne craignez rien (reprit le digne ecclésiastique), si le goupillon vous amène de nouvelles convives, le sabre se charge d’apporter le dessert, il suffit d’attendre un peu.
En attendant le garde champêtre Guy Puckipett (car c’était lui qu’annonçait l’abbé; qui d’autre?), Augustine reprit:
- Or, quand le sujet rencontre autrui, il y a chevauchement des espaces de libre mouvement des uns et des autres, et, de gré ou de force, arrangement des volontés et réorganisation des pouvoirs. En présence d’une volonté extérieure, le sujet n’a que trois voies: la première: combattre pour imposer la sienne et asservir celle d’autrui, ou la deuxième: fuir, ou bien la troisième: trouver un accommodement, c’est-à-dire soit se soumettre, soit construire ensemble un modus vivendi, coopération, échange ou partage.
- À nous (dis-je) la dialectique du maître et de l’esclave!
- Hein? Oui. Ou le «doux commerce» cher à Montesquieu. Toutes ces choses naissent les unes des autres, au demeurant.
- Obligé de se laisser bâter, l’âne peut opposer à son maître des caprices à rendre fou le meunier le plus autoritaire…
- Oui mais chut! Je pense.
Je me tus. À part moi je songeai à un aphorisme de mon maître, Hubert-Hégésippe Huchappin, qui m’avait autrefois beaucoup donné à penser: «La domination et la servitude sont des états, l’asservissement un double processus, l’émancipation itou, qui contient nécessairement une part de consentement momentané à la servitude, ce qui vaut toujours mieux que la révolte intempestive et irréfléchie.» Je perdis un peu le fil du propos de la mercière.
Quand je repris le fil de ce propos, il s’était un peu dévidé, elle en était à:
- …de même on peut distinguer le pouvoir fluide et le pouvoir cristallisé, le premier instituant, le second institué, avec les hiérarchies qui vont avec. Il faudrait étudier l’investissement psychologique dans et à travers les canaux du pouvoir…
Négligeant, je le confesse, la conversation de la mercière et de l’abbé, je m’en allai jouer au ballon avec Lili et les oies. Je fis bonne figure. Certes je n’avais pas leur science du jeu, mais quatre sabots et un chanfrein, ça aide. Lili était à l’âge où l’on invente et réinvente les règles du jeu, c’est un pouvoir que l’enfant se donne, et dénie à ses partenaires. Les oies adorent, moi, je veux bien, et tout le monde est content. Au bout d’un moment pourtant, je retournai à la table du pique-nique philosophique.
- Mais comme disait Melchior (n’est-ce pas, Melchior?) à la fin il faut bien distinguer les choses qui meublent l’espace de libre mouvement, des gens qui interfèrent avec lui et son sujet. Bien que, la Nature étant parfois économe, voire radine…
- Oh, Augustine, ne dites pas du mal de la Création, c’est offenser le Créateur…
- Je constate. La Nature étant économe, ce sont largement les mêmes régions du cerveau et les mêmes processus mentaux qui sont affectés à l’appréhension des choses et à celle des gens… Mais peut-être me trompé-je.
Elle se tut et médita.
- Oui (dis-je à mon tour, pressé d'apporter ma contribution). Pour, mettons, une dinde adulte et chargée de marmaille, le monde est fait de choses, et d’êtres vivants, à savoir des proies, des prédateurs, des dindons des deux sexes, ses petits (qu’elle reconnaît à leurs piaillements: la mère dinde rendue sourde confond ses petits dans le nid avec de la vermine intruse, et les occit; et elle traite tout ce monde comme des moyens, non comme des fins, négligeant l’admirable précepte moral de Kant… L’humanisation de la dinde est un long chemin.
- Qui passerait (dit l’abbé Lélaine) par son évangélisation, mais je ne suis pas sûr que ce soit inscrit dans les prochains Plans quinquennaux de la Divinité.
- Le pouvoir (poursuivis-je) de la dinde sur son nid et ses occupants est grand. C’est plus le pouvoir de l’espèce, et de la contrainte du comportement spécifique sur l’individu, que le pouvoir d’un sujet libre et autonome comme on peut l’affirmer pour l’âne et quelques autres animaux supérieurs dotés de libre-arbitre - l’écureuil par exemple, et pour l’homme, peut-être. Sans doute même (ajoutai-je précipitamment, car ils fronçaient les sourcils et je craignis d’être privé de dessert).
- On pourrait (dit Augustine) passer en revue diverses sortes de pouvoir(s), ceux de l’expert, du chef désigné…
-… du desservant de paroisse (dit l’abbé), las, ce n’est plus qu’un souvenir…
- … du garde-champêtre. Tiens, quand on parle du loup…
Arrivait en effet sur les lieux, dans son fourgon électrique de fonction, le garde champêtre, Guy Puckipett, apportant un très beau (et très bon, nous le sûmes tout de suite) clafoutis de cerises. On fêta le donateur et la chose donnée. Pressé de faire sept parts, il tourna la difficulté, coupa en huit et commença et finit sa distribution par Lili; notre garde-champêtre a de la ressource.
- Ainsi (dit plus tard Augustine) sont liées - comme l’a pressenti Melchior - la Liberté et la Propriété, les deux piliers constitutionnels de 1789. La Liberté est la faculté reconnue au sujet d’agir sur son environnement à sa guise, avec seule borne la guise d’autrui. Ce qui s’oppose légitimement à la liberté du sujet, c’est la liberté d’autrui; s’oppose à elle, pour sa part, de façon illégitime l’emprise d’autrui sur lui. Et la libération, la mise hors d’emprise, est tout un processus, complexe.
- Il y a là (dit l’abbé entre deux bouchées de clafoutis) une belle construction ternaire et hégélienne..
- La propriété (reprit Augustine) porte sur un ensemble de choses dont le sujet propriétaire use à sa guise dans le respect de la loi.
- Pas de construction ternaire? (demanda l’abbé)
- Pas la peine. On voit le rapport étroit entre les deux notions et comment elles se soutiennent en s’opposant, comme deux arcs-boutants. Les sujets agissent librement et en propriétaires dans leurs espaces de libre mouvement respectifs et sur les limites de ces espaces, où ils entrent en conflit, ou en commerce, avec leurs semblables; ces rapports tendent (ce n’est qu’une tendance, mais elle est forte et naturelle)
à la domination de certains sujets sur les autres, à propos de la disposition tant des personnes que des choses. Il n’y a guère d’obscurité lè-dedans.
Nous dégustions nos parts de clafoutis en silence. Guy Puckipett donna quelques exemples de relations de pouvoir, pris dans la vie du bourg et du canton; mais il faisait trop chaud, je n’ai pas retenu ses anecdotes.
- L’idéal (dit-il à la fin) serait de laisser dépérir le gouvernement des gens pour se consacrer à l’administration des choses…
- Reste à examiner (dis-je) à quelles conditions cela peut se faire.
Là-dessus se termina notre colloque.
Avant de reprendre le chemin de mes pénates (accompagné de mes deux oies de compagnie; Lili s’était endormie, je crois bien, la tête dans le giron de sa grand-tante, qui, m’a-t-il semblé, avait chaussé ses lorgnons et examinait de fort près la chevelure de l’enfant, grommelant qu’il faudrait peut-être bien s’arrêter à la pharmacie; et le sabre et le goupillon parlaient bas pour ne pas l’éveiller), j’invitai tout le monde à la Fête de l’Âne, qui se tient à Châteauneuf sur Loire (c’est tout près, mais sur l’autre rive du fleuve), comme de coutume, qu’on se le dise, le troisième dimanche de juillet.
Sur le chemin du retour, je dis pour amuser mon escorte: « Pou qui peut ¡POUM! n’est plus pou». C’est une vieille plaisanterie datant de la Guerre d’Espagne, où s’illustrèrent Koestler et Orwell, et qu’elles se répétèrent tout l’après-midi, riant comme deux petites folles, et mimant de se tirer dessus au tromblon.
POSTFACE de Victor Hugo:
« …arriver à ce but: tout homme propriétaire et aucun homme maître, voilà pour moi la véritable économie sociale et politique. »
(cité par Hubert Juin, V.H. **, p:475, le 24 juin 1862, à propos des Misérables)