Déjeuner dominical
par Melchior
Le dimanche matin, les catholiques se rendent à la messe en rangs pressés, mais moi, préférant prendre mon temps, je sortis seulement vers midi. Griffollet a beau dire (voir ses Mortels repas dominicaux*), un déjeuner du dimanche peut avoir son charme.
Convié par Augustine en son logis de l’avenue Lisbeth Salander, je m’y rendis de très bonne grâce, et pénétrai par le portillon du jardin, la mercerie étant fermée pour cause de repos dominical et tant pis pour le carillon de la porte d’entrée, si doux, en semaine, à mes oreilles, quand je vais m’acheter du fil et des boutons.
Nous étions trois, l’abbé Lélaine s’étant précipité dès la fin de la messe, et la conversation, sitôt que nous eûmes trinqué à la santé de la bonne Franquette (ainsi se prénomme la servante de notre curé), s’engagea.
- La vvvache et les palmipèdes (me demanda l’abbé) vont bien?
- Fort bien (dis-je); et vos ouailles?
- Mes z’ouailles? Ah ben ouiche. Si vous lisez quelque part que le dimanche matin les catholiques se rendent à la messe en rangs pressés, surtout n’en croyez rien, et tenez l’auteur pour un farceur. Deux pelé(e)s et trois tondu(e)s, c’est bien le bout du monde. Enfin…
Et un grand soupir, qui poussa son diaphragme contre la paroi de son estomac, vint rappeler à sa conscience qu’il avait grand faim.
Sitôt dites les Grâces par l’abbé qui ne se fit pas prier pour **, Augustine nous servit du lapin, cuit avec des tubercules de cerfeuil, des champignons et des petits oignons… sans lapin, sauf pour l’abbé.
- Melchior (dit-elle) est un herbivore têtu, et moi-même je mange de moins en moins de viande.
- Je suis au regret (dit l’abbé) de devoir vous dire que ce lapin est absolument délicieux.
- Ce que je puis (dis-je) confirmer, tout au moins pour ce qui est de la garniture.
- Si vous pouviez me donner la recette pour Franquette…
- Très volontiers. Le plus dur, vous savez, c’est de tuer le lapin…
- Quelle horreur ! (s’écria l’abbé)
Et les voilà partis pour un débat sur l’abattage nécessaire des bêtes dont on veut manger la viande (sauf les huîtres, qu’on avale crues sans les mâcher, comme des hosties).
- C’est là (dit l’abbé) la conséquence du péché originel… mais je ne vais pas vous embêter avec mes lubies théologiques.
- Je suis (dit Augustine) devenue quasi-végétarienne en lisant Marguerite Yourcenar. Pensez à tous ces animaux qui souffrent pour nous nourrir… j’avais autrefois un adorable lapin nain, et… Je dois dire que je pense à lui chaque fois que je prépare un plat de lapin.
- Encore que… Ce que vous me servez là, chère Augustine, ne donne pas du tout l’impression d’avoir été, dans sa vie antérieure, un lapin nain.
J’intervins en évoquant le grand trouble dans lequel me jetait, quand j’étais encore jeune ânon, sensible et influençable, la vue de ces cadavres de lapins éviscérés et dépiaussés (sauf le bout des pattes arrières), pendus à la devanture de la charcuterie-volaillerie avec ou sans la tête… spectacle qui faillit me rendre bouddhiste, ce que je fusse devenu sans l’intervention de mon maître, Hubert-Hégésippe Huchappin, condisciple du célèbre Botul, et dont les leçons me ramenèrent de ce côté-ci de la frontière qui sépare les mystiques d’Orient de la philosophie occidentale (sans vouloir surévaluer cette dernière néanmoins). A mes convives je dis tout cela, et leur citai du Griffollet :
« Malheureux lapin/Privé de viscères »… ***
J’ajoutai que si des lapins domestiques n’étaient plus, un jour, ni écorchés ni cuisinés, ils disparaîtraient de la surface de la terre, à n’en pas douter. Or rien n’est plus triste qu’un clapier vide; est-ce bien là ce que veulent les abstinents?
- Ah, je sais bien (soupira Augustine). Ah ! C’est difficile…
- J’aime autant qu’ils perdurent (dit l’abbé), somme toute, c’est plus chrétien, cela nous ramène à notre condition d’humbles pécheurs, cruels et gourmands.
- Manger de cet animal (dis-je) aux longues oreilles ? Je me ferais plus volontiers anthropophage.
L’abbé sursauta.
- Ben quoi ? (repris-je) Ce serait un juste retour des choses. Mais rassurez-vous, s’il le fallait, je vous égorgerais au préalable avec amour. Et j’irais, dès la fin de ma sieste post-prandiale, me confesser à l‘un de vos confrères.
- Me voilà (dit l’abbé) pleinement rassuré.
Et il but encore un coup.
- Enfin bref (dit Augustine) il faut manger moins de viande.
Ce à quoi l’abbé répondit, non sans s’être resservi:
- « Je le sais, ma raison chaque jour me le dit,
Mais la raison n’est pas ce qui fait l’appétit »…
En tous cas, c’était très bon (dit-il en vidant son verre).
- Il y a (conclut Augustine) l’idéal végétarien, et puis les compromis à faire avec le réel.
Nous passâmes, eux aux fromages, moi à la botte de carottes crues crues**** bio qui m’était dévolue.
- C’est qu’il y a (dis-je en écho aux propos de notre hôtesse) l’idéal, et puis le réel, et il vaut mieux ne pas se tromper de registre.
- Tiens, Melchior, tu as suivi la discussion sur le blog Harmoniques et Nuances…
- J’y ai même pris part (dis-je en me rengorgeant) à la mesure de mes modestes facultés.
Pendant qu’ils savouraient les fromages, je leur exposai un bout de mes conceptions sur ce sujet, tout en savourant mes carottes crues crues bio.
- L’Idéal, où que l’on le place: dans le passé, âge d’or ou paradis terrestre ou encore « bon vieux temps » (crunch), dans le futur (communisme réalisé, Verts pâturages) ou dans l’imaginé utopique-chronique (crunch) est, me semble-t-il, la projection inversée et à visée consolatrice quelque part, de notre vécu dans une réalité insatisfaisante et bâtie en compensation (crunch) de cette insatisfaisante réalité.
- Poil aux rotondités (murmura l’abbé).
Je fis pieusement semblant de ne pas l’avoir entendu.
- D’autre part (continuai-je) il peut avoir plus ou moins d’ampleur: concerner le Cosmos et/ou la Création, Humanité toute entière comprise, à la fin des temps et pour les siècles des siècles (crunch), n’être constitué que pour la Nation, notre chère Partie, dans vingt-cinq, cinquante, cent ou deux cents ans (crunch), ou ne valoir que pour soi, à la rigueur ses proches, dans un avenir finalement rapproché (ou simplement rêvé): une petite maison où manger sa petite soupe en ressassant quelques souvenirs (crunch crunch) et en se disant qu’on a fait de sa vie ce qu’on a pu…
- Poil (murmura l’abbé) à l’occiput.
Je lui servis charitablement un verre, et poursuivis:
- Une question qu’on peut se poser: comment la perception du réel et l’attachement à l’idéal peuvent s’articuler, et s’influencer (crunch) l’une l’autre. Si je crois fermement à l’avènement du Messie, en quoi cette attente modifie-t-elle mon rapport à la réalité actuelle ? Si je trouve une manière pas trop inconfortable de m’accommoder du devenir historique tel que je le vis, en quoi cela affecte-t-il (crunch) mon rapport à l’Idéal tel que je me l’étais jusqu’alors constitué ?
- Tout cela (objecta Augustine) exigerait des exemples concrunch, euh, concrets…
Cela dit, elle plaça sur la table un tiramisu, qui modifia notre perception immédiate du devenir historique, la mienne en tous cas: l’abbé avait déjà depuis un bon moment glissé dans l’euphorie, du fait de mon discours ou bien à cause des rasades de bon vin dont il l’avait ponctué, buvant plus d’une fois à la santé du conférencier, à chaque crunch je crois bien..
- Exemples concrets ? Oui, sans doute (eus-je le temps de m’entendre dire), et un essai de typologie.
Puis je sombrai dans un abîme d’indicibles délices palatales, tandis que mon ange gardien me brayait, mais en vain, aux oreilles que la gourmandise est un vilain défaut, gnin gnin gnin. Car, convenons-en, le tiramisu de Madame la Mercière de Saint Isidore en Val, c’est quelque chose.
Puis café, pousse-café…
- Il me semble (dit Augustine) que la fonction de l’idéal est de permettre la résistance à l’absence de sens, à l’anomie comme on l’appelle.
- Certes (dit l’abbé). Reprenons la phrase de ce parpaillot de docteur Schweitzer, je cite de mémoire (dit-il en consultant son iPod) :
« L'idéal est pour nous ce qu'est une étoile pour le marin. Il ne peut être atteint mais il demeure un guide. »
- Ou encore (dit Augustine) la référence à la France éternelle.
- Ou (dis-je moi-même pour apporter une modeste brique à l’édifice) le fonctionnement psychologique des communistes apartidaires platoniciens tels qu’on les rencontre en un certain site.
- En effet (dit Augustine en bâillant), voilà un champ d’études tout à fait passionnant. Mais j’y pense: y a-t-il un rapport entre la question du réel et de l’idéal et celle des complots (tant en théorie qu’en pratique) ?
- Probablement (dis-je en bâillant à mon tour), mais je ne discerne pas nettement lequel.
- Il faudra (dit-elle) en faire le thème d’un de nos thés républicains.
(Nos thés à thèmes sont réputés, dans tout le canton de Saint-Isidore - ou mériteraient de l’être).
- Et la portée de l’idéal républicain? Quand est-ce qu’on s’y remet? (dit à son tour l’abbé, bâillant lui aussi).
Sur ce l’abbé s’en alla à la cuisine faire la vaisselle, ce dont je suis pour ma part dispensé, dame, avec mes gros sabots.



