samedi 13 février 2010

Déjeuner dominical











Déjeuner dominical

par Melchior


Le dimanche matin, les catholiques se rendent à la messe en rangs pressés, mais moi, préférant prendre mon temps, je sortis seulement vers midi. Griffollet a beau dire (voir ses Mortels repas dominicaux*), un déjeuner du dimanche peut avoir son charme.


Convié par Augustine en son logis de l’avenue Lisbeth Salander, je m’y rendis de très bonne grâce, et pénétrai par le portillon du jardin, la mercerie étant fermée pour cause de repos dominical et tant pis pour le carillon de la porte d’entrée, si doux, en semaine, à mes oreilles, quand je vais m’acheter du fil et des boutons.



Nous étions trois, l’abbé Lélaine s’étant précipité dès la fin de la messe, et la conversation, sitôt que nous eûmes trinqué à la santé de la bonne Franquette (ainsi se prénomme la servante de notre curé), s’engagea.


- La vvvache et les palmipèdes (me demanda l’abbé) vont bien?

- Fort bien (dis-je); et vos ouailles?

- Mes z’ouailles? Ah ben ouiche. Si vous lisez quelque part que le dimanche matin les catholiques se rendent à la messe en rangs pressés, surtout n’en croyez rien, et tenez l’auteur pour un farceur. Deux pelé(e)s et trois tondu(e)s, c’est bien le bout du monde. Enfin…


Et un grand soupir, qui poussa son diaphragme contre la paroi de son estomac, vint rappeler à sa conscience qu’il avait grand faim.


Sitôt dites les Grâces par l’abbé qui ne se fit pas prier pour **, Augustine nous servit du lapin, cuit avec des tubercules de cerfeuil, des champignons et des petits oignons… sans lapin, sauf pour l’abbé.


- Melchior (dit-elle) est un herbivore têtu, et moi-même je mange de moins en moins de viande.

- Je suis au regret (dit l’abbé) de devoir vous dire que ce lapin est absolument délicieux.

- Ce que je puis (dis-je) confirmer, tout au moins pour ce qui est de la garniture.

- Si vous pouviez me donner la recette pour Franquette…

- Très volontiers. Le plus dur, vous savez, c’est de tuer le lapin…

- Quelle horreur ! (s’écria l’abbé)


Et les voilà partis pour un débat sur l’abattage nécessaire des bêtes dont on veut manger la viande (sauf les huîtres, qu’on avale crues sans les mâcher, comme des hosties).


- C’est là (dit l’abbé) la conséquence du péché originel… mais je ne vais pas vous embêter avec mes lubies théologiques.

- Je suis (dit Augustine) devenue quasi-végétarienne en lisant Marguerite Yourcenar. Pensez à tous ces animaux qui souffrent pour nous nourrir… j’avais autrefois un adorable lapin nain, et… Je dois dire que je pense à lui chaque fois que je prépare un plat de lapin.

- Encore que… Ce que vous me servez là, chère Augustine, ne donne pas du tout l’impression d’avoir été, dans sa vie antérieure, un lapin nain.


J’intervins en évoquant le grand trouble dans lequel me jetait, quand j’étais encore jeune ânon, sensible et influençable, la vue de ces cadavres de lapins éviscérés et dépiaussés (sauf le bout des pattes arrières), pendus à la devanture de la charcuterie-volaillerie avec ou sans la tête… spectacle qui faillit me rendre bouddhiste, ce que je fusse devenu sans l’intervention de mon maître, Hubert-Hégésippe Huchappin, condisciple du célèbre Botul, et dont les leçons me ramenèrent de ce côté-ci de la frontière qui sépare les mystiques d’Orient de la philosophie occidentale (sans vouloir surévaluer cette dernière néanmoins). A mes convives je dis tout cela, et leur citai du Griffollet :


« Malheureux lapin/Privé de viscères »… ***


J’ajoutai que si des lapins domestiques n’étaient plus, un jour, ni écorchés ni cuisinés, ils disparaîtraient de la surface de la terre, à n’en pas douter. Or rien n’est plus triste qu’un clapier vide; est-ce bien là ce que veulent les abstinents?


- Ah, je sais bien (soupira Augustine). Ah ! C’est difficile…

- J’aime autant qu’ils perdurent (dit l’abbé), somme toute, c’est plus chrétien, cela nous ramène à notre condition d’humbles pécheurs, cruels et gourmands.

- Manger de cet animal (dis-je) aux longues oreilles ? Je me ferais plus volontiers anthropophage.

L’abbé sursauta.

- Ben quoi ? (repris-je) Ce serait un juste retour des choses. Mais rassurez-vous, s’il le fallait, je vous égorgerais au préalable avec amour. Et j’irais, dès la fin de ma sieste post-prandiale, me confesser à l‘un de vos confrères.

- Me voilà (dit l’abbé) pleinement rassuré.

Et il but encore un coup.

- Enfin bref (dit Augustine) il faut manger moins de viande.

Ce à quoi l’abbé répondit, non sans s’être resservi:

- « Je le sais, ma raison chaque jour me le dit,

Mais la raison n’est pas ce qui fait l’appétit »…

En tous cas, c’était très bon (dit-il en vidant son verre).

- Il y a (conclut Augustine) l’idéal végétarien, et puis les compromis à faire avec le réel.


Nous passâmes, eux aux fromages, moi à la botte de carottes crues crues**** bio qui m’était dévolue.


- C’est qu’il y a (dis-je en écho aux propos de notre hôtesse) l’idéal, et puis le réel, et il vaut mieux ne pas se tromper de registre.

- Tiens, Melchior, tu as suivi la discussion sur le blog Harmoniques et Nuances…

- J’y ai même pris part (dis-je en me rengorgeant) à la mesure de mes modestes facultés.


Pendant qu’ils savouraient les fromages, je leur exposai un bout de mes conceptions sur ce sujet, tout en savourant mes carottes crues crues bio.


- L’Idéal, où que l’on le place: dans le passé, âge d’or ou paradis terrestre ou encore « bon vieux temps » (crunch), dans le futur (communisme réalisé, Verts pâturages) ou dans l’imaginé utopique-chronique (crunch) est, me semble-t-il, la projection inversée et à visée consolatrice quelque part, de notre vécu dans une réalité insatisfaisante et bâtie en compensation (crunch) de cette insatisfaisante réalité.

- Poil aux rotondités (murmura l’abbé).

Je fis pieusement semblant de ne pas l’avoir entendu.

- D’autre part (continuai-je) il peut avoir plus ou moins d’ampleur: concerner le Cosmos et/ou la Création, Humanité toute entière comprise, à la fin des temps et pour les siècles des siècles (crunch), n’être constitué que pour la Nation, notre chère Partie, dans vingt-cinq, cinquante, cent ou deux cents ans (crunch), ou ne valoir que pour soi, à la rigueur ses proches, dans un avenir finalement rapproché (ou simplement rêvé): une petite maison où manger sa petite soupe en ressassant quelques souvenirs (crunch crunch) et en se disant qu’on a fait de sa vie ce qu’on a pu…

- Poil (murmura l’abbé) à l’occiput.

Je lui servis charitablement un verre, et poursuivis:

- Une question qu’on peut se poser: comment la perception du réel et l’attachement à l’idéal peuvent s’articuler, et s’influencer (crunch) l’une l’autre. Si je crois fermement à l’avènement du Messie, en quoi cette attente modifie-t-elle mon rapport à la réalité actuelle ? Si je trouve une manière pas trop inconfortable de m’accommoder du devenir historique tel que je le vis, en quoi cela affecte-t-il (crunch) mon rapport à l’Idéal tel que je me l’étais jusqu’alors constitué ?

- Tout cela (objecta Augustine) exigerait des exemples concrunch, euh, concrets…


Cela dit, elle plaça sur la table un tiramisu, qui modifia notre perception immédiate du devenir historique, la mienne en tous cas: l’abbé avait déjà depuis un bon moment glissé dans l’euphorie, du fait de mon discours ou bien à cause des rasades de bon vin dont il l’avait ponctué, buvant plus d’une fois à la santé du conférencier, à chaque crunch je crois bien..


- Exemples concrets ? Oui, sans doute (eus-je le temps de m’entendre dire), et un essai de typologie.


Puis je sombrai dans un abîme d’indicibles délices palatales, tandis que mon ange gardien me brayait, mais en vain, aux oreilles que la gourmandise est un vilain défaut, gnin gnin gnin. Car, convenons-en, le tiramisu de Madame la Mercière de Saint Isidore en Val, c’est quelque chose.


Puis café, pousse-café…


- Il me semble (dit Augustine) que la fonction de l’idéal est de permettre la résistance à l’absence de sens, à l’anomie comme on l’appelle.

- Certes (dit l’abbé). Reprenons la phrase de ce parpaillot de docteur Schweitzer, je cite de mémoire (dit-il en consultant son iPod) :

« L'idéal est pour nous ce qu'est une étoile pour le marin. Il ne peut être atteint mais il demeure un guide. »

- Ou encore (dit Augustine) la référence à la France éternelle.

- Ou (dis-je moi-même pour apporter une modeste brique à l’édifice) le fonctionnement psychologique des communistes apartidaires platoniciens tels qu’on les rencontre en un certain site.

- En effet (dit Augustine en bâillant), voilà un champ d’études tout à fait passionnant. Mais j’y pense: y a-t-il un rapport entre la question du réel et de l’idéal et celle des complots (tant en théorie qu’en pratique) ?

- Probablement (dis-je en bâillant à mon tour), mais je ne discerne pas nettement lequel.

- Il faudra (dit-elle) en faire le thème d’un de nos thés républicains.

(Nos thés à thèmes sont réputés, dans tout le canton de Saint-Isidore - ou mériteraient de l’être).

- Et la portée de l’idéal républicain? Quand est-ce qu’on s’y remet? (dit à son tour l’abbé, bâillant lui aussi).


Sur ce l’abbé s’en alla à la cuisine faire la vaisselle, ce dont je suis pour ma part dispensé, dame, avec mes gros sabots.


* http://daglachat.blogspot.com/2007_10_01_archive.html

vendredi 12 février 2010

The Bobos and the place to be there




























Néfertari Mery-en-Mout

Grande Epouse Royale de feu Ramsès the Great

Tombe Q 66

Vallée des Reines.

Thèbes



Au Vicomte Godefroy de Raven, 

Artistocrate émérite et éclairé.





Cher Vicomte,



Souffrez, ami très cher, que par la présente je vous remercille (c'est pour mieux marquer le subjonctif !) de m'avoir dépêché l'un de vos sujets (et pas le moindre !) lors de l'altercation qui m'opposa à une manante bobotisée et hystérique, et à sa clique de courtisans têtes à claques (un vrai cloaque!) qui sévissent dans un lointain salon littéraire et philosophique (Mouhahaha!!! Désolée, c'est parti tout seul !) se définissant pompeusement comme " The place to be there!" Pathétique n'est-il pas ? Moi je dirais plutôt «The place to misère !»

La réplique impec' à ces ploucs à côté de la plaque de votre scribe ô combien talentueux (le jeune Z'arno si jeune mabuse, un vrai Metal Kileur ! Celui-là même qui signe d'un Z à la pointe de son crayon !) m'a comblée d'aise et a réchauffé mon petit cœur meurtri par la violence et la perfidie de l'attaque de ces paltoquets (et) quettes que si mon défunt avait été encore des nô-ôtreu, il n'aurait pas seulement bu son amphore comme les au-autreu mais collé à chacun de ces goujats et jates (cul de, p't'être bien !) une mandoline en plein profil qu'ils auraient même pas eu le temps de chanter les premières mesures de "Gondolier !" Et ils s'en seraient souvenus ! 
Parce que le Ramsès, c'était le bon gars, mais fallait pas trop le chauffer quand même ! Seul Râ pouvait se le permettre. Et moi aussi mais pas dans le même registre, plutôt dans le «Rhaaaaaaaaaa !» voyez-vous.


Mais je m'égare. Revenons à nos bubons. 
Une vraie peste cette gent à la couche en pus de moule et au phrâsé savâmment ônctueux ! Y s'croient où ces rigolos ? Sur la roche de Solutré? A la garden party de l'Elysée ? Dans les salons de Solfériné?

Dans mon sérail, ils seraient juste bons à repasser mes bandelettes et à cirer mes sandales ! Et encore ! Dans mes jours de grande mansuétude !

En plus, ils s'prennent pas pour la selle de la ouaterre ces arrogants ! Mais nous aussi on cause la française, et aussi bien qu'eux j'vous f'rais dire ! Et je le prouve :
«Décidément, ces cuistres et fanfarons enrubannés et escarpinés, se gaussant éhontément du parler du peuple des bonnes et petites gens, ne se considèrent point comme de la fiente de chardonneret! »
Alors, hein !
Enfin, tout cela pour vous écrire, cher Godefroy, que vous et votre envoyé spécial, vous m'épatâtes !

Et purée, le mot est faible ! 
Et c'est l'uraeus, de ma dobeule couronne de la haute et basse Egypte réunies, frôlant le sol que je m'incline humblement, mais néanmoins pharaoniquement faut pas déc' quand même, à vos nobles pieds.
Profitez-en, c'est pas tous les jours!

Royalement vô-ôtreu!



Néfertari
P.S : Remerciez de ma part notre ami Virgil qui lui aussi, dans un style autre il est vrai mais tout aussi remarquable, est allé au charbon dans cette mine désespérément obscure où gisement ne rime pas forcément avec enrichissement. N'est pas coron le premier con venu. Et au-delà d'une syllabe en or en plus ou en moins, tout est question de fond. Certains l'ont vraiment touché.

___________________

Godefroy de Ravensberg
Vicomte émérite du comté de Ravensberg
Bielefeld
Royaume de Westphalie

A Néfertari Mery-en-Mout

Grande Epouse Royale de feu Ramsès the Great.



Chère Néfertari Mery-en-Mout,

Je suis fort aise que le laquais dépêché par mes gens sur vos terres ait contribué à défriser cette batelée de pousse-cailloux, ma foi braves comme des épées sans lames.

J'ai eu vent de cette roture dérangeante, aspirante adultère à notre lignée de sang-bleu. Je demandai presto subito que l'on m'acclimate, par le train le plus discret, avec ce repaire de sottards. Ventre-saint-gris !

Non contents de fleurer la ripaille mal défrichée, ces bec-jaunes à l'huile de reins douteuse clabaudent sans vergogne au propos de la picorée du siècle et autre société des nations.

Je vous accouche aux forceps, foutre-bite, que cette morphillade de pourceaux narcissiques feint de me faire évacuer du couloir. En effet, douceur sur l'estomac aidant, je ne m'explique que difficilement les appétences immodérées de ces ventres-creux candidats à tous les honneurs. Je vous suggère que l'on pende leur gras en place publique. Le bas peuple semble friand de ces coutumes et l'exemple occasionné n'est pas négligeable pour autant. Aussi, au regard de ces boniments à la manque, je saisis la pulpe du fond de vos aigreurs.

Au lendemain de votre missive, je parlai de cette bande d'estropiats à une blanchisseuse de tuyaux de pipes employée à essorer mon entrejambe. Ma vipère de broussaille dans le bec, la coureuse de remparts ponctua mon récit de gargouillis inintelligibles, mais elle me fit comprendre, en me languettant adroitement, qu'elle marchait dans la course initiée par mon intellect incomparable. Rendez-vous compte, même les filles d'amour aux tétasses plus remplies que le chignon aiment comme la colique ces sans-le-sou dont vous me dépeignez les travers. Ces piaffards devant l'éternel ignoreraient-ils la bâtardise dont ils sont issus ? Ce sang impur qui, bien pis qu'abreuver nos sillons, bouche les gogues de notre pedigree blasonné.

M'avertir de ces agissements au cœur même de notre civilisation vous honore, je vous compte plus que jamais parmi les hérauts bienfaiteurs de notre cause. Je suis las de cette plèbe au raffinement digne des pires laveurs de chèvres. Je n'en puis plus de cette tourbe prolétarienne, ces Jo-la-Bricole de caniveau, insolents, qui putiphardent sans vergogne nos illustres us chevaleresques.

Si ces forains rustauds maldisent à nouveau, je vous ferai dépêcher un troppelet de hussards à quatre roues afin d'éradiquer cette truandaille et restaurer la primauté de notre honneur: celui inhérent aux célestes suzerains que nous sommes. Sus ! Sus à ces diables qui rossent leurs femmes et marient leurs filles !

Comme de bien entendu, Néfertari Mery-en-Mout, séduisante altesse, je vous prie de recevoir mes faveurs et en profite pour vous baiser les affutiaux avec élégance.

Le Vicomte

Post scriptum : J'ai ordonné que l'on s'empresse de livrer une charrette de mon meilleur vin ainsi que quelques souteneuses de pavé à Virgil l'affranchi, afin que le bougre goûte temporairement aux charmes de la vie de salon.

mardi 2 février 2010

Ne passons pas sur l'Idéal
















Ne passons pas sur l’Idéal

Par Marc Lefrère



La France est en déclin : d’un point de vue économique, d’un point de vue technique, d’un point de vue culturel et même d’un point de vue politique et social.

Souvent, cependant, lorsque l’on évoque le déclin de la France, quelques-uns nous rappellent, avec quelques raisons, que la France d’autrefois était loin d’être parfaite : tous les élèves ne savaient pas lire non plus, il y avait également des chômeurs, nous n’étions pas aussi libres qu’aujourd’hui, etc.

L’objet de ce billet n’est pas d’apporter une contradiction sur chacun de ces points : ce serait à la fois fastidieux et, dans le fond, assez inutile. D’autant plus que, tout en considérant que la France est en déclin, je crois aussi que ces rappels ne sont pas entièrement faux. En réalité, dans les deux cas, on ne parle pas de la même chose : par exemple, il va de soi que le niveau technologique de la France est plus élevé aujourd‘hui qu’hier. Cependant, hier, la France était davantage porteuse du développement technique.

Parler du déclin, ce n’est donc pas préférer le passé au présent ; c’est simplement remarquer que, par le passé, le pays était rayonnant dans ces domaines et qu’il l’est bien moins désormais.

L’alternative n’est donc pas celle où l’on veut nous enfermer lorsque l’on discute de ce qu’était la France par rapport à ce qu’elle est aujourd’hui : «aujourd’hui», pas plus qu’ «autrefois», ne constituent des modèles que l’on devrait imiter.

Mais pourquoi alors rappeler ce qu’était la France autrefois pour critiquer la France d’aujourd’hui ? La réponse généralement apportée est que l’on idéalise le passé. Et on en fait même une sorte de pathologie de l’âge : on regrette sans cesse sa jeunesse, son enfance, pour ne pas dire l’état fœtal, et donc le temps passé. Il n’y a rien de plus à voir dans ce réflexe de vieux.

C’est ainsi qu’une certaine vulgate psychologique dénigre ce regard que l’on porte sur le monde en le réduisant à des symptômes de la conscience.

Vous l’aurez remarqué : il me semble que cette explication est tout à fait caricaturale et qu’elle nous empêche même, avec l’usage particulier qu’elle fait de ces concepts, de relever une raison bien plus profonde à cette référence au passé.

En réalité, je crois que l’évocation du passé est un prétexte – mais non pas un prétexte fallacieux ou une instrumentalisation volontaire. C’est un prétexte, c'est-à-dire une occasion que l’on saisit en passant, et parfois sans trop s’en apercevoir, pour évoquer un idéal.

Autrement dit, dans cette réminiscence du passé, ce n’est pas la réalité historique qui compte en fait pour nous : c’est l’idéal que, par ce biais, l’on présente.

De même que, pour comparer une copie, il faut se référer au modèle, tel qu’il est en lui-même ; de même que, pour s’assurer qu’une règle a bien été appliquée, il faut connaitre cette règle, en elle-même, de même pour porter un jugement critique sur la société actuelle, il faut raviver en nous le souvenir de l’idéal, le souvenir de l’utopie à laquelle nous adhérons.

Or cette utopie est pour nous, souvent, celle de la République. Et la France d’autrefois avait gardé, sinon dans les faits, du moins dans les discours et dans les esprits, une proximité plus grande qu’aujourd’hui avec cet idéal.

Ainsi, à chaque fois que l’on se réfère, d’une façon un peu nostalgique, aux réussites ou aux valeurs républicaines «d’autrefois», il s’agit en fait d’un «autrefois» semblable au passé du mythe, semblable aux contes dans lesquels « ‘il était une fois’ ne veut pas dire une fois seulement, mais ‘une fois pour toutes’ » (Coomaraswamy, Hindouisme et Bouddhisme) : ce passé sert à renvoyer à ce qui est éternel, comme les idées, comme les principes, comme l’idéal.

Aussi bien n’est-ce pas du passé qu’il faut alors parler, n’est-ce pas le passé qu’il faut examiner en détail. C’est toujours utile, évidemment. Mais il ne faudrait pas pour cela, comme on le fait trop souvent, laisser de côté l’essentiel : le modèle de société, dans ses principes éternels, que l’on vise à travers ce passé.

Et c’est ce modèle qu’il faut scruter, clarifier, reconstituer, corriger et défendre. Parce que nous ne le faisons plus, parce que nous avons condamné l’idéal en condamnant le passé, l’action politique ne trouve plus où s’orienter et elle est contrainte de naviguer un peu aux hasards des circonstances, des ambitions, des cours de la bourse et des coups d’éclats médiatiques, au lieu de s’orienter en fixant les étoiles.
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Eh bien puisqu’il nous faut à nouveau explorer le mythe, allons-y !

«Il était une fois, dans un pays lointain, un charmant prince qui désirait plus que tout épouser une jeune femme, d’une grande noblesse d’âme, et que l’on appelait Justice. Malheureusement, celle-ci avait été enlevée et nul ne savait vraiment où elle fut emmenée. Certains croyaient l’apercevoir ici, d’autres là. Certaines, d’ailleurs, espéraient bien profiter d’une confusion. Mais lorsqu’on lui disait l’avoir retrouvée, le prince, finalement, devait se rendre à l’évidence : ce n’était pas elle encore ! Il faut dire qu’il ne la connaissait que de loin : une silhouette – mais cela suffit pour enflammer son cœur ! On lui avait dit qu’elle était très bonne cavalière, on racontait même qu’elle savait adoucir n’importe quel cheval furieux ou qu’elle pouvait attirer à elle, dans les bois solitaires, la fabuleuse et magnifique licorne. Lors donc qu’on lui apportait une prétendante qui lui ressemblait, le prince la mettait en selle. Parfois elle tombait aussitôt. Parfois elle faisait illusion, quelques instants ou quelques jours. Mais, toujours, dans l’année même, hélas, ses espérances les plus ardentes furent déçues. Et certains commençaient déjà à dire qu’elle n’existait pas. Tous ces échecs avaient des conséquences terribles : pris de langueur, le souverain délaissait le gouvernement de son royaume ; d’autres étaient bien heureux de régner à sa place et peu à peu les inégalités, les méfaits, et des crimes même, commencèrent à se répandre. Des foules grondaient déjà et se lamentaient du malheur qui avait saisi le roi, et avec lui, tout le pays. Alors l’un de ses chevaliers les plus fidèles se leva et décida d’aller lui-même à la recherche de sa future reine ! ..»

A vous de continuer : peut-être saurez-vous l’aider à la retrouver !