VIVRE EN FRANCE
Plaidoyer pour une gauche désengluée
Par Monica
MM. Sarkozy et Besson ont lancé un «débat sur l’identité nationale». De nombreuses personnes ont refusé ce débat, qu’elles ont jugé inutile et dangereux car il divise les Français et stigmatise les étrangers.
Des propos racistes, xénophobes (mêlés heureusement à des propos humanistes soigneusement filtrés) furent publiés sur le Site Internet de M. Besson consacré à ce sujet. Plusieurs personnes témoignèrent du fait que ce débat était pipé, les modérateurs du Site rejetant les propos qui n’étaient pas dans la ligne clairement affichée par la bibliographie proposée en référence.
Nous avons été nombreux à refuser de participer à ce débat organisé par le gouvernement, vu la dénomination même du Ministère dirigé par Mr Hortefeux, et vu la politique de Sarkozy. Ce "débat" semble en effet avoir pour objectif d'exacerber les tensions entre diverses composantes de la nation et, en confrontant immigration et identité nationale, de rallier des électeurs tentés par les thèses du FN.
Mais nous sommes quelques-uns à avoir pensé également que certaines questions soulevées, de façon explicite et implicite, par ce prétendu «débat» devaient être posées ailleurs et dans nos termes. Car nous savons que toute question évincée ou forclose devient encore plus pernicieuse.
Dans tous les médias, où s’expriment des opinions diverses, nous avons pu lire des arguments contradictoires concernant ce «débat sur l’identité nationale», au-delà du clivage droite/gauche. Les controverses ont été enflammées par deux événements: l’interdiction de construire de nouveaux minarets en Suisse, et la Commission sur l’interdiction du port de la burqa en France.
L’une des questions récurrentes que révèle à cru ce débat sur «l’identité nationale» (qui en est peut-être une expression ou une conséquence plus qu'une cause), est la suivante : pourquoi certains musulmans et l’intégrisme musulman suscitent-ils la peur ? Pour de nombreuses personnes de gauche, s’exprime dans cette peur une haine pure de l’autre, de l’étranger, que Sarkozy a réanimée sciemment.
Il est indéniable que Sarkozy détourne et biaise des questions, dans une stratégie qui n’est pas seulement d’ENFUMAGE, mais, plus grave, D’ENGLUAGE. Sarkozy dévoie des termes, des notions, des personnes, des références, des thèmes, conduisant la gauche à s’en défier, voire à les rejeter, à les lapider. De ce fait, la gauche entre doublement dans la glu de Sarkozy, puisqu’elle ne pense plus dans SES termes à ELLE, mais CONTRE ses termes à LUI. Elle oublie par exemple que des questions comme qu’est-ce que se sentir (et non être) français, comment participer pleinement à la vie citoyenne quand on est « étranger »…nous nous les posions, bien avant que Sarkozy ne soit élu ou que le FN n’en fasse ses choux gras. Rejeter ces questions comme de mauvaises questions et les résumer par la seule notion de racisme, est de fait un engluage.
Il y a certes une composante raciste plus ou moins xénophobe dans la peur à l'égard des musulmans. Comment la nier! La peur des musulmans met en jeu des fantasmes qui ont un lien direct avec la colonisation. C’est le message principal de l’Appel au contre-débat lancé dernièrement, dont le but est de révéler le vrai débat sous-jacent mais caché: "le passé colonial de la France et ses héritages dans le présent (immigration, connaissance de cette histoire, guerre des mémoires, mélange des notions d'intégration et d'assimilation)". Les auteurs de l'appel proposent de recentrer le débat dans les prochains mois vers d'autres enjeux : valoriser les mémoires autour de l'esclavage parce que c'est notre patrimoine commun, lutter contre les diatribes violentes qui ne voient que "communautarisme" ou "repentance" lorsque l'on parle de la diversité des origines et des cultures, rappeler que lorsqu'une société a rendu son passé inaudible (colonisation, esclavage...) a marginalisé une partie de ses histoires (immigrations, luttes ouvrières…], elle remplace la réflexion par le fantasme [1].
Mais il est probable que la xénophobie et l’histoire coloniale n’expliquent pas tout.
Se sentir français, vivre en France versus être français
Sarkozy a pipé le débat en parlant de «l’identité nationale», réifiant ainsi un illusoire et trompeur «être français». Or nous ne sommes français que par contingence comme le dit Maurice Maschino, la francité étant une catégorie juridico-politique dont le signe de reconnaissance est la carte d'identité nationale [2].
La question n’est pas dans « l’être français » mais dans le « se sentir français », et dans le «vivre en France», en tant que membre d’une collectivité mouvante mais tout de même existante.
Dernièrement, à entendre certains amis de gauche, j’ai eu honte de me sentir française. Je faisais violence à ceux qui ne se sentent pas français. Mais pourquoi leur ferais-je violence? Il y a probablement autant de façons de "se sentir français" qu’il existe de citoyens français. Je n’ai pas la même façon de me sentir française que ceux qui, nés en France, ont le sentiment d’appartenir à un terroir, sont fascinés par les défilés du 14 Juillet, émus par la Marseillaise, ou pleurent lorsque leur équipe nationale est battue lors d’un match de football. A chacun son sentir français, voilà tout.
Doit-on juger la question de «se sentir français» totalement non grata parce que par exemple un théologien et chercheur en sciences religieuses dit : «Moi, je ne peux pas définir mon identité: je suis de confession musulmane, amoureux de la littérature arabe et je baigne dans une culture et une langue françaises avec tout ce qu’elles véhiculent de contrastes criants et perspectives étalées à l’infini. Ma conviction était naïvement, que ma spécificité cultuelle et culturelle soit un plus, un embellissement supplémentaire qui s’insère harmonieusement dans la Cité française. Car si je développe le sentiment d’être un corps greffé, je n’obtiendrai l’estime ni de moi-même, ni de mon environnement.»[3]?
Puis-je répondre, sans être suspectée de racisme, que sa façon de définir son être d’abord en termes de confession religieuse ne correspond pas à la mienne, foncièrement laïque?
La contingence de la francité ne doit pas nous empêcher de nous référer à un socle commun républicain, toujours en mouvement, modelé au cours de notre histoire, sur notre sol, inscrit dans notre Constitution, et véhiculé par notre langue, notre culture ouverte aux vents de monde entier. Ce socle est le respect des principes fondamentaux (que d’autres pays partagent): la Liberté, l’Égalité de TOUS les êtres humains, la Fraternité (ou la Solidarité), la Laïcité, avec les spécificités et couleurs de notre histoire, de notre géographie, et de nos macarons [4].
Vivre en France, que l’on «se sente» ou non français, implique une participation à la vie républicaine, dans le respect de ces principes fondamentaux. L’intégration n’est ni une inclusion («l’identité comme chez soi») ni une assimilation («l’identité comme chez toi»), mais un processus d’ajustement réciproque, où les droits et les devoirs doivent être pris en compte simultanément. La liberté individuelle doit se confronter, pour chaque citoyen, aux valeurs collectives de base de chaque pays dans lequel il vit – que nous appelons joliment les valeurs des Lumières.
Or certains citoyens musulmans entrent parfois en contradiction avec l’un ou l’autre de ces principes : celui de la laïcité, et celui de l’égalité des hommes et des femmes. Ils apparaissent de ce fait comme «refusant de s’intégrer» pendant qu’eux-mêmes se sentent «obligés de s’assimiler».
L'égalité des hommes et des femmes
Nous sommes nombreux à être choqués par la burqa, la restriction des enseignements dispensés aux filles, les mariages forcés, l’interdiction pour les femmes de consulter un homme médecin - pratiques qu’apportent certains défenseurs d’un Islam intégriste, d’obédience salafiste.
On nous dit que nous devons respecter la liberté des gens de s’habiller comme ils le veulent. Avec une burqa si les femmes le souhaitent. La burqa serait-elle un habit comme un autre? Nous sommes nombreux à ne pas en croire un mot.
Les femmes doivent déjà faire contre mauvaise fortune bon cœur quand elles vont dans certains pays arabes, afin de respecter leurs coutumes. Nous voyons avec le cœur serrée les journalistes étrangères masquer leurs cheveux «impurs» pour rencontrer des leaders politiques.
On nous dit : mais ces pays ne sont pas de vraies démocraties. Et alors? Nous devrions donc, au nom de notre démocratie, accepter que des femmes se baladent en France dans des prisons ambulantes, et en même temps respecter les coutumes des pays non démocratiques, qui nous dénient notre statut d’êtres humains libres, alors que nos cheveux n’appartiennent qu’à nous et n’ont rien d’impur? Nous devrions, pour «respecter certains immigrés», écorner nos valeurs si chèrement conquises et accepter des coutumes indignes pour les femmes, alors même que nombre de personnes de pays arabes les combattent?
On nous dit: ces femmes déguisées en prisons ambulantes en France sont libres. Elles ont choisi de se voiler, elles le disent, le clament, le revendiquent même contre la volonté de leur père ou mari.
Mais nous connaissons bien la force de l’oppression, qui fait collaborer les opprimés à un système leur assignant une place et une identité rigides. Oh, nous ne sommes pas naïfs : les femmes en France et partout sont formatées pour être objets du désir des hommes. Mais il y a des graduations dans le formatage. Porter des talons aiguilles qui entraînent des lombalgies est une chose, mais avoir les pieds bandés jusqu’à en devenir handicapée, ou être enfermée dans une prison de tissu en est une autre. Oui, sans conteste, la burqa est une objectivation beaucoup plus grave.
Les « Français de souche », comme le disent les arboriculteurs de la nationalité, ne sont pas les seuls à le penser. Des femmes et des hommes musulmans le pensent aussi, et luttent partout pour que cessent ces coutumes violentes.
Tahar Ben Jelloun décrit: «Une femme enveloppée entièrement d'un voile noir, mains gantées de noir, et sur la fente, pour qu'elle puisse voir, elle a posé des lunettes noires. Un fantôme, une chose qui bouge à peine, mais ne parle pas. Une chose noire qui se meut à peine, mais dont on ne voit ni le corps ni aucun membre. Peut-être quelqu'un d'humain est là»? [5]
Abdelwahab Meddeb énonce : "Le visage couvert est retiré de la circulation urbaine comme de la relation intersubjective ou mystique. Aboli le visage qui est, encore selon Levinas, "le lieu d'une ouverture infinie de l'éthique ». Le niqab ou la burqa, extension du hidjab, est un crime qui tue la face, barrant l'accès perpétuel à l'autre. C'est un tissu qui transforme les femmes en prison ou en cercueil mobile, exhibant au cœur de nos cités des fantômes obstruant l'entrée aux vérités invisibles du visible."[6]
Abdelwahab Meddeb ajoute : "Le niqab vient d'être interdit dans les espaces scolaires et universitaires d'Al-Azhar au Caire, la plus haute institution sunnite. Son patron, M. Tantawi, a rappelé que le niqab n'est pas une obligation divine, une farîd'a, ni une disposition cultuelle, une ibâda, mais une âda, une coutume. Et le mufti d'Egypte, Ali Juma, confirme cette assertion: il s'agit d'une coutume arabique antéislamique que l'islam est en mesure de dissoudre »
Et le collectif laïc de sensibilité musulmane, Mosaïc, lance un appel, rejetant toute forme d’appropriation de l’Islam qui se ferait au service d’éléments sectaires, et précisant qu’aucune religion ne peut justifier l’asservissement de l’être humain, notamment des femmes. [7]
Voilà toutes les questions fondamentales que l’opposition devrait poser, dans ses termes, en intégrant dans les «histoires» de nos peuples, non seulement le colonialisme et l’esclavage, mais également la lente conquête heurtée des droits des femmes, et les oppositions entre laïcité et religions.
C’est à cette condition qu’elle se désengluera du piège sarkozyste.
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NB) Je n'ai pas évoqué l'interdiction de la burqa car je ne suis pas certaine que cela soit une solution. D'une manière générale, je n'aime guère les interdits, qui souvent prescrivent. Et on voit mal comment interdire la burqa dans la rue: devrait-on arrêter les femmes qui les portent? En revanche, dans les espaces scolaires, hospitaliers, administratifs, la burqa n'entrera pas plus que n'entre le voile intégral.
*** Un grand merci à Marcella, Melchior et Parleur pour leur lecture attentive
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[1]http://tempsreel.nouvelobs.com/speciales/contre_debat_sur_lidentite_nationale/20091229.OBS1996/pour_une_alternative_au_faux_debat_actuel_sur_lidentite.html
[4]http://melgrilab.blog.lemonde.fr/2009/12/15/identite-morte-ou-vive-suite/
[6] http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/12/26/la-burqa-et-le-cercle-des-idiots_1285142_3232.html
[7]http://www.marianne2.fr/L-islam-modere-ne-demande-qu-a-se-faire-entendre_a183242.html