samedi 24 octobre 2009

A PROPOS DE L’ART DE CRITIQUER










A PROPOS DE L’ART DE CRITIQUER

Par Marc Lefrère

Chaque jour, à la radio ou à la télévision, se déroulent sous nos yeux ébahis, ou nos oreilles tendues, de vifs débats d’actualité à forte composante politique.

C’est la grandeur de la démocratie que d’organiser au devant du public de telles rencontres.

Encore faut-il que ces débats ne deviennent ni des pugilats ni de simples discussions du café du commerce. Malheureusement, ainsi vont les choses qu’en cherchant à éviter les premiers, on provoque parfois les secondes. A force d’édulcorer le discours pour être diplomate et être «tolérant», on finit par ne plus tenir que des propos convenus et ordinaires, comme on en entendrait dans le premier salon venu : bref, tout en prenant des airs de spécialistes entendus, et compréhensifs, on restitue seulement «l’opinion» qui ne comprend jamais grand-chose.

Cela est frappant si, comme moi, l’on est friand de toutes les «analyses politiques» : on finit par savoir à l’avance ce qui va se dire, quel que soit l’intervenant – ce qui n’est pas tout à fait rassurant, surtout si l’on n’est pas d’accord.

Lorsqu’en plus on fréquente la réflexion philosophique assez régulièrement, on finit par avoir l’esprit tordu, à examiner, presque inconsciemment, le type des arguments présentés par les différents interlocuteurs.

Mais, chers lecteurs, je vous entends déjà vous plaindre: encore un qui vient nous parler de sa vie! Un blog n’est pas le lieu d’une psychanalyse où on doit imposer ses états d’âme personnels! Un peu de pudeur, bon sang ; allez, courage, reprends tes cliques et tes claques, et reviens-nous lorsque tu auras quelque chose d’intéressant à nous dire.

Mais j’y viens, chers lecteurs, ne soyez pas si impatients. Comme disait l’autre, la critique est aisée mais l’art est difficile. Et je vous soupçonne – car nous partageons la même tournure d’esprit malsaine – de ne pas savoir faire de critiques très constructives. Si, si, j’ose.

Car enfin, si j’en crois un argument qui revient souvent dans tous ces débats dont je vous entretenais avant que vous ne m’interrompissiez (vous souvenez-vous ?), nous sommes nombreux à avoir oublié ce que c’est que porter une bonne critique.

Qui n’a jamais entendu un jour un intervenant, souvent politique, s’en prendre à un parti ou à une personne, présent ou non, en déclarant : «De la critique, de la critique ! C’est facile, ça, de critiquer. Et d’ailleurs, on ne l’a jamais vu faire autre chose que de critiquer. Mais quelles sont ses propositions ? Où sont-elles ? Il n’y en a aucune, en réalité, rien ! Au moins, moi je propose quelque chose !»

Il est vrai que ce n’est habituellement qu’un faux prétexte, et qu’au lieu d’une absence de propositions, il y a surtout des propositions contraires : c’est une manière de disqualifier l’adversaire que de prétendre que l’alternative est nulle au point d’être comme inexistante ; et ça évite d’avoir à le justifier dans le détail.

Mais admettons que ce fût vrai, admettons que nous n’ayons pas de propositions alternatives à présenter. Serait-ce à dire que notre parole s’en trouverait disqualifiée ? C’est en tout cas ce que suppose l’argument rhétorique : «taisez-vous puisque vos propositions sont nulles et non avenues !»

Et, de fait, n’est-ce pas déplacé d’oser critiquer une solution lorsque l’on n’en a pas soi-même en remplacement ? N’est-ce pas là la définition même de la critique stérile, qui ne fait que détruire et qui n’apporte rien ? Il le semble bien…

Pourtant ce n’est pas le cas. L’argument porte – et pourtant il n’est pas valable.

Pour le comprendre, il peut être intéressant de se rappeler d’abord du sens premier du mot «critique» : est «critique » ce qui est décisif. Et la «critique» est le raisonnement décisif, qui doit permettre de trancher, de décider dans les moments de «crise», ces moments révélateurs où, précisément, il ne faut plus balancer, mais faire le bon choix.

«Critique» désigne donc d’abord cette dialectique du «pour» et du «contre» qui doit permettre de mettre en évidence le chemin à prendre en faisant émerger la solution à un problème.

De ce point de vue, «l’esprit critique» est un esprit capable de réfléchir par lui-même, d’adhérer ou de rejeter une proposition en fonction de ce que lui montre l’usage autonome de sa raison.

Et, on le voit, au sens d’origine, «critiquer» n’est pas nécessairement «faire des objections» ou «parler contre». C’est soumettre à la critique et le résultat peut en être positif.

Par la suite, notre mauvais fond a fait que la plupart du temps lorsque l’on critique, on trouve à redire. Et «critiquer» est devenu synonyme de «s’opposer à». Mais c’est un usage quelque peu abusif du terme.

Et la critique stérile ou féconde dans tout cela ?

Face à un problème, la question est toujours : quelle est la solution ?

Et face à la proposition d’une solution, une nouvelle question se profile : est-ce la bonne solution ?

Une critique de la proposition doit juger de sa validité. Une critique stérile est donc forcément de celles qui ne permettent en rien d’éclairer la validité de la solution présentée – sinon elle ne serait pas sans fruits.

Mais si l’on est face à une solution mauvaise, il n’est pas nécessaire, pour présenter une critique «féconde», d’accompagner la réfutation d’une proposition alternative : la réfutation se suffit à elle-même. En présentant de bonnes objections, la critique porte de bons fruits : elle fait sortir d’une erreur.

Et l’idiotie de cette habitude où certains semblent être tombés de penser que toute critique ramenée à elle-même est sans valeur peut apparaître encore plus clairement lorsque l’on présente cette petite analogie : c’est comme si, atteint d’une maladie étrange, un «médecin» nous proposait d’avaler de grandes doses de cyanure. Sans être médecins, nous pourrions tout de même nous opposer à cette prescription. Mais voilà, il a lui aussi l’argument qui tue : «Êtes-vous médecin, vous? Et qu’avez-vous de mieux à proposer? Rien? Alors buvez!»

C’est qu’en réalité parfois ne «rien» faire est déjà faire quelque chose d’important, lorsque cela évite de commettre des âneries.

Et si l’on m’a bien suivi, il semble donc que critiquer la critique, au seul prétexte qu’elle est «sans alternatives», cela, ce soit bien une critique stérile, purement rhétorique, forcément persuasive, puisqu’elle semble opposer le «quelque chose» au «rien» - mais profondément injuste.

Alors, lorsque quelqu’un nous semblera proposer une solution erronée à un problème, n’hésitons plus à expliquer pourquoi et ne craignons pas qu’il nous soit dit «Et alors ? Que voulez-vous faire, vous, à la place ?» Car la juste réponse à cela est toute simple : «Éviter de se tromper, je crois que ce serait déjà un bon début».

samedi 17 octobre 2009

PENSER DANS LES NUANCES ...MALGRE ET AVEC LES PASSIONS


Penser dans les nuances:

Une tâche malaisée lorsque la passion et le sexe s'en mêlent....

par Monica



A propos des "affaires" Polanski, et Mitterrand, des rumeurs à rebondissements se sont enchaînées, avec l'émergence de "clans" antagonistes, et d'accusations réciproques, en miroir, de fascisme rampant.

- Tu défends ou soutiens quelqu'un qui a commis des actes délictueux ?
Tu oublies les victimes, tu cautionnes ou relativises des actes de violence, tu es du côté des élites qui défendent une justice de classe.

- Tu es révolté par les actes de viol, la pédophilie, l'exploitation des adolescents dans des bordels et tu trouves scandaleux que les célébrités qui ont pu s'y livrer soient soutenues?
Tu es un père ou une mère la vertu, tu es un(e) hypocrite populiste, moralisatrice, tu fais partie de la Vox populi lyncheuse, qui ne comprend pas ce que représente l'Art et ce qu'apportent les artistes.

Les salmigondis étaient si puissants que, parfois, je ne savais plus très bien que penser.
Les élites, le peuple, la morale, la vertu, le bien, le mal, les artistes, le populisme, le fascisme...

Étais-je populiste, fasciste, laxiste, moraliste ?
Mais enfin, non, NON et NON !

La vie serait-elle en noir et blanc, se déclinerait-elle en équations binaires?
Que nenni! La vie est surtout faite d'harmoniques et de nuances.

Ces "affaires" ont ceci d'important qu'elles nous questionnent sur des sujets sensibles: l'oppression des femmes et des enfants, l'exploitation des pays pauvres par les pays riches, l'homosexualité, la prostitution, la pédophilie, les frontières entre l'Art, l'artiste et la réalité sociale, la responsabilité morale des personnes politiques.

Il était donc normal qu'elles suscitent des débats enflammés et passionnés. Le contraire eût été un signe très inquiétant de léthargie.

Pourquoi, et comment, de tels débats passionnés ont-ils pu s'étirer? Les mécanismes psychologiques à l'œuvre relèvent de l'identification, de la contre-identification, de la projection.

Les uns se sont identifiés aux victimes à titre de parent, à titre d'enfant violenté, déployant avec émotion leur révolte contre l'agresseur.
Mais comment pouvez-vous oublier qu'une fille de 13 ans n'est pas en âge de choisir un rapport sexuel avec un homme célèbre beaucoup plus âgé qu'elle? Comment pouvez-vous oublier de quelle façon ignoble sont enrôlés les adolescents dans les bordels de Thaïlande, chair fraîche pour les occidentaux en mal de sexe exotique ?

Les autres se sont identifiés aux artistes, leur attribuant leurs propres "petites faiblesses".
Elle avait l'air beaucoup plus mûre cette Lolita de 13 ans, elle avait un petit ami, moi-même quand j'étais adolescente j'étais attirée par des gens plus âgés, plein de gens fréquentent des bordels, ne soyez pas hypocrites. Il faut relativiser, d'autant que cela se passait il y a 30 ans, en pleine période de libération sexuelle.

Relativisme et absolution d'un côté, Absolutisme et condamnation de l'autre: les termes d'un débat manichéen étaient posés, conduisant de fait à des prises de parti passionnées.

Or, devant de telles histoires, pour se faire une opinion, on doit éviter de se projeter soi-même, de juger sous le coup de la seule émotion. L'émotion est une composante intrinsèque de la connaissance. La nier au lieu de la reconnaître la rend aveuglante, source de négligence et de cécité. On pense certes toujours avec l'émotion, mais on pense mieux si l'on n'est pas dominé par elle.

J'ai tenté ici de le faire, après avoir lu maints articles où je me disais , avec des doutes et des allers et retours constants, "mais oui, c'est vrai", "ah mais oui ça se défend".


* De Roman Polanski, que puis-je penser?

- C'est un être dont la vie, traversée de violences, peut toucher.
- C'est un homme de 76 ans qui est en prison.
- C'est un cinéaste dont on peut apprécier certains films.
- Il a commis un acte illégal impliquant une jeune fille de 13 ans il y a 30 ans. La définition de ce qu'il a fait (Viol? Subornation?) ne relève pas de notre compétence, mais de celle de la Justice.
- Les personnes connues qui ont lancé des pétitions en sa faveur auraient dû réfléchir avant d'agir, car elles ont inutilement agité des spectres, et elles lui ont probablement porté tort. C'était à lui, et à la femme impliquée dans l'histoire, de régler ces problèmes, avec leurs conseils juridiques, dans le cadre de la Justice.
- On ne peut confondre son œuvre cinématographique avec son acte, quel qu'il soit. Pas plus que l'on ne peut confondre son acte d'il y a 30 ans avec sa personne.

* De Frédéric Mitterrand, que puis-je penser?

- C'est un homme dont la vie, plutôt d'enfant privilégié, ne me touche pas, mais qui émeut d'autres personnes.
- Sa seule marginalité a été l'homosexualité. Il est probable qu'il en a souffert.
- Qu'il ait mené sa vie sexuelle comme il l'entendait, y compris dans des bordels thaïlandais, ne me regarde pas.
- Qu'il ait écrit son expérience dans un livre de littérature est son plus strict droit.
- Qu'il soit Ministre de la Culture après avoir écrit ce livre quatre ans auparavant ne constitue pas un critère d'exclusion pour exercer une fonction ministérielle. Un livre est un livre.
- Ce qui est gênant c'est que, se proclamant "Ministre des artistes", il ait mis en cause les Justices suisse et américaine. Qu'il soit sorti de sa réserve. Qu'il ait fait courir le risque, à la communauté gay entière, que soit réactivée la vieille équation "homosexuel = pédéraste = pédophile". Il a manqué, dans cette histoire, de sens collectif.
Mais il n'a jamais été le grand militant d'une quelconque cause, sinon de la sienne, disons-le...


* De l'art, que puis-je penser?

L'Art est un espace-temps de création ouverte, sans limites. On peut tout peindre, écrire, sculpter, photographier....

L'Art obéit (au moins) à un double mouvement: il fait écho à la réalité humaine dont il porte témoignage en l'universalisant, et il dessine des espaces virtuels dans l'utopie. Il peut ainsi nous attrister en rendant compte de la plus sombre misère, nous faire rire aux éclats, et nous éblouir par la projection d'un possible non encore advenu.

L'Art est humain, social, et à ce titre il est traversé par les mêmes lignes de force, les mêmes rapports de pouvoir, que toutes les productions socioculturelles. Il est également enrichi et démultiplié par les mouvements dans les marges, dans les failles, dans les contre-pouvoirs, dans la transgression et la subversion.

Je revendique le droit, en tant que citoyenne d'un pays libre, de dire que telle œuvre me plaît parce qu'elle décrit la plus sombre misère ou dessine des rêves, et que telle œuvre me gêne parce qu'elle m'apparaît misogyne, raciste ou homophobe.

Je ne suis pas pour autant un horrible censeur. J'ai le droit imprescriptible de critiquer ce qui me semble, dans l'Art, violent. Je ne demande ni censure ni interdiction des œuvres, mais le droit de réagir dans des termes qui me semblent justes, comme l'a fait Mona Chollet avec clarté et vigueur en ce qui concerne le traitement archaïque des femmes dans le monde du cinéma. Bertrand Hamon avait le droit de dire qu'il était écœuré par des passages de La mauvaise vie et Alain Finkielkraut de trouver ce même livre courageux et touchant. Chacun regarde le monde depuis sa porte... trop souvent, hélas, sans imaginer que d'autres le voient autrement...

Mais si l'Art est un espace-temps d'absolu liberté, l'artiste est un citoyen comme les autres, qui a les mêmes droits et devoirs que chacun de nous. Dés lors qu'il est embringué dans une affaire de Justice, il ne doit être ni stigmatisé, ni lynché, ni encensé, ni soutenu plus que d'autres. Il doit affronter la Justice comme tout citoyen lambda, avec la présomption d'innocence en poche.


* De la position des personnalités politiques, que puis-je penser?


Les hommes et femmes politiques sont pour une part à la même enseigne que nous. Ils ont une vie privée et une vie professionnelle, mais la spécificité de leur existence est qu'elle comporte une grande part publique, où se mêlent de plus en plus - médiatisation et "pipolisation" de la politique aidant - le privé et le professionnel.

La question que posent certaines affaires en salve depuis des mois et des mois (Sarkozy, Frêche, Hortefeu...) est la suivante: ne devrait-il pas y avoir, inhérente à la pratique publique au plus haut niveau de l'État, un devoir minimal de réserve ?

Il ne s'agit pas de revendiquer la bienséance, mais simplement d'attendre un minimum de ... comment pourrait-on dire.... d'élégance [1] dans les habitus (propos et comportements) des personnes politiques.

Les personnes politiques devraient, ne serait-ce que par nécessité de l'exemplarité pédagogique, inhiber et retenir les propos grossiers, orduriers, injurieux qui leur viennent à la bouche. Il est indigne qu'un président de la République ait dit publiquement à un citoyen, fût-il lui-même grossier, "Casse-toi pauvre con". Il est indigne qu'un Maire d'une ville de l'Hérault ait traité publiquement des personnes de "sous-hommes".

Il est malsain qu'un Ministre de la Culture ait mis en cause, dans une affaire délictueuse, quelle que soit l'estime qu'il éprouve pour la personne impliquée, la Justice d'autres pays. L'émotion d'un Ministre ne devrait pas biaiser son action publique. Elle peut la colorer, certes, mais certainement pas l'infléchir.

Et puis... vivant dans un régime démocratique, les personnes en charge de l'autorité publique, et de fait représentants de l'état, ont le devoir de défendre les principes de base du contrat social, et d'être engagées dans la lutte contre leurs transgressions.

Ces personnes ont des droits - dont elles abusent - mais aussi des devoirs - qu'elles semblent oublier.


Devoir de réserve dans leur expression, mais aussi devoir de ne pas pratiquer elles-mêmes des actes qui contreviennent au contrat social: racisme, sexisme, homophobie, polygamie, subornation, harcèlement au travail, corruption....

Faudrait-il demander aux personnes politiques de signer un engagement dans ces termes avant la prise de fonction, comme le fait le médecin qui signe le Serment d'Hippocrate ?

A ce propos, je garde une rancune tenace à François Mitterrand. Qu'il ait eu une double vie ne me regarde pas. Mais qu'il ait utilisé son pouvoir et ses prérogatives pour la protéger me dérange. Il avait également demandé qu'à son enterrement soient présentes ses deux familles. Dans un pays qui interdit la polygamie, c'est quand même un sacré symbole! [2]

Et c'est bien de cadre symbolique que nous manquons cruellement aujourd'hui... Un cadre symbolique qui soit, non pas reflet de la Norme sociale, comme l'a figé et réifié une certaine psychanalyse, mais porteur des aspirations socioculturelles d'égalité et de justice.
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[1] Par élégance, on pourrait entendre la grâce et la simplicité, la délicatesse, la pureté dans l'expression, la distinction morale, intellectuelle. Ce sont évidemment des qualités à poser à l'horizon des possibles ;o)

[2] Je précise que la présence de Mazarine et de sa mère aux funérailles de Mitterrand me semble normale. Ce qui me semble contestable, c'est qu'il ait imposé ses choix à la Nation entière sans s'interroger sur leur impact symbolique.