

A PROPOS DE L’ART DE CRITIQUER
Par Marc Lefrère
Chaque jour, à la radio ou à la télévision, se déroulent sous nos yeux ébahis, ou nos oreilles tendues, de vifs débats d’actualité à forte composante politique.
C’est la grandeur de la démocratie que d’organiser au devant du public de telles rencontres.
Encore faut-il que ces débats ne deviennent ni des pugilats ni de simples discussions du café du commerce. Malheureusement, ainsi vont les choses qu’en cherchant à éviter les premiers, on provoque parfois les secondes. A force d’édulcorer le discours pour être diplomate et être «tolérant», on finit par ne plus tenir que des propos convenus et ordinaires, comme on en entendrait dans le premier salon venu : bref, tout en prenant des airs de spécialistes entendus, et compréhensifs, on restitue seulement «l’opinion» qui ne comprend jamais grand-chose.
Cela est frappant si, comme moi, l’on est friand de toutes les «analyses politiques» : on finit par savoir à l’avance ce qui va se dire, quel que soit l’intervenant – ce qui n’est pas tout à fait rassurant, surtout si l’on n’est pas d’accord.
Lorsqu’en plus on fréquente la réflexion philosophique assez régulièrement, on finit par avoir l’esprit tordu, à examiner, presque inconsciemment, le type des arguments présentés par les différents interlocuteurs.
Mais, chers lecteurs, je vous entends déjà vous plaindre: encore un qui vient nous parler de sa vie! Un blog n’est pas le lieu d’une psychanalyse où on doit imposer ses états d’âme personnels! Un peu de pudeur, bon sang ; allez, courage, reprends tes cliques et tes claques, et reviens-nous lorsque tu auras quelque chose d’intéressant à nous dire.
Mais j’y viens, chers lecteurs, ne soyez pas si impatients. Comme disait l’autre, la critique est aisée mais l’art est difficile. Et je vous soupçonne – car nous partageons la même tournure d’esprit malsaine – de ne pas savoir faire de critiques très constructives. Si, si, j’ose.
Car enfin, si j’en crois un argument qui revient souvent dans tous ces débats dont je vous entretenais avant que vous ne m’interrompissiez (vous souvenez-vous ?), nous sommes nombreux à avoir oublié ce que c’est que porter une bonne critique.
Qui n’a jamais entendu un jour un intervenant, souvent politique, s’en prendre à un parti ou à une personne, présent ou non, en déclarant : «De la critique, de la critique ! C’est facile, ça, de critiquer. Et d’ailleurs, on ne l’a jamais vu faire autre chose que de critiquer. Mais quelles sont ses propositions ? Où sont-elles ? Il n’y en a aucune, en réalité, rien ! Au moins, moi je propose quelque chose !»
Il est vrai que ce n’est habituellement qu’un faux prétexte, et qu’au lieu d’une absence de propositions, il y a surtout des propositions contraires : c’est une manière de disqualifier l’adversaire que de prétendre que l’alternative est nulle au point d’être comme inexistante ; et ça évite d’avoir à le justifier dans le détail.
Mais admettons que ce fût vrai, admettons que nous n’ayons pas de propositions alternatives à présenter. Serait-ce à dire que notre parole s’en trouverait disqualifiée ? C’est en tout cas ce que suppose l’argument rhétorique : «taisez-vous puisque vos propositions sont nulles et non avenues !»
Et, de fait, n’est-ce pas déplacé d’oser critiquer une solution lorsque l’on n’en a pas soi-même en remplacement ? N’est-ce pas là la définition même de la critique stérile, qui ne fait que détruire et qui n’apporte rien ? Il le semble bien…
Pourtant ce n’est pas le cas. L’argument porte – et pourtant il n’est pas valable.
Pour le comprendre, il peut être intéressant de se rappeler d’abord du sens premier du mot «critique» : est «critique » ce qui est décisif. Et la «critique» est le raisonnement décisif, qui doit permettre de trancher, de décider dans les moments de «crise», ces moments révélateurs où, précisément, il ne faut plus balancer, mais faire le bon choix.
«Critique» désigne donc d’abord cette dialectique du «pour» et du «contre» qui doit permettre de mettre en évidence le chemin à prendre en faisant émerger la solution à un problème.
De ce point de vue, «l’esprit critique» est un esprit capable de réfléchir par lui-même, d’adhérer ou de rejeter une proposition en fonction de ce que lui montre l’usage autonome de sa raison.
Et, on le voit, au sens d’origine, «critiquer» n’est pas nécessairement «faire des objections» ou «parler contre». C’est soumettre à la critique et le résultat peut en être positif.
Par la suite, notre mauvais fond a fait que la plupart du temps lorsque l’on critique, on trouve à redire. Et «critiquer» est devenu synonyme de «s’opposer à». Mais c’est un usage quelque peu abusif du terme.
Et la critique stérile ou féconde dans tout cela ?
Face à un problème, la question est toujours : quelle est la solution ?
Et face à la proposition d’une solution, une nouvelle question se profile : est-ce la bonne solution ?
Une critique de la proposition doit juger de sa validité. Une critique stérile est donc forcément de celles qui ne permettent en rien d’éclairer la validité de la solution présentée – sinon elle ne serait pas sans fruits.
Mais si l’on est face à une solution mauvaise, il n’est pas nécessaire, pour présenter une critique «féconde», d’accompagner la réfutation d’une proposition alternative : la réfutation se suffit à elle-même. En présentant de bonnes objections, la critique porte de bons fruits : elle fait sortir d’une erreur.
Et l’idiotie de cette habitude où certains semblent être tombés de penser que toute critique ramenée à elle-même est sans valeur peut apparaître encore plus clairement lorsque l’on présente cette petite analogie : c’est comme si, atteint d’une maladie étrange, un «médecin» nous proposait d’avaler de grandes doses de cyanure. Sans être médecins, nous pourrions tout de même nous opposer à cette prescription. Mais voilà, il a lui aussi l’argument qui tue : «Êtes-vous médecin, vous? Et qu’avez-vous de mieux à proposer? Rien? Alors buvez!»
C’est qu’en réalité parfois ne «rien» faire est déjà faire quelque chose d’important, lorsque cela évite de commettre des âneries.
Et si l’on m’a bien suivi, il semble donc que critiquer la critique, au seul prétexte qu’elle est «sans alternatives», cela, ce soit bien une critique stérile, purement rhétorique, forcément persuasive, puisqu’elle semble opposer le «quelque chose» au «rien» - mais profondément injuste.
Alors, lorsque quelqu’un nous semblera proposer une solution erronée à un problème, n’hésitons plus à expliquer pourquoi et ne craignons pas qu’il nous soit dit «Et alors ? Que voulez-vous faire, vous, à la place ?» Car la juste réponse à cela est toute simple : «Éviter de se tromper, je crois que ce serait déjà un bon début».
C’est la grandeur de la démocratie que d’organiser au devant du public de telles rencontres.
Encore faut-il que ces débats ne deviennent ni des pugilats ni de simples discussions du café du commerce. Malheureusement, ainsi vont les choses qu’en cherchant à éviter les premiers, on provoque parfois les secondes. A force d’édulcorer le discours pour être diplomate et être «tolérant», on finit par ne plus tenir que des propos convenus et ordinaires, comme on en entendrait dans le premier salon venu : bref, tout en prenant des airs de spécialistes entendus, et compréhensifs, on restitue seulement «l’opinion» qui ne comprend jamais grand-chose.
Cela est frappant si, comme moi, l’on est friand de toutes les «analyses politiques» : on finit par savoir à l’avance ce qui va se dire, quel que soit l’intervenant – ce qui n’est pas tout à fait rassurant, surtout si l’on n’est pas d’accord.
Lorsqu’en plus on fréquente la réflexion philosophique assez régulièrement, on finit par avoir l’esprit tordu, à examiner, presque inconsciemment, le type des arguments présentés par les différents interlocuteurs.
Mais, chers lecteurs, je vous entends déjà vous plaindre: encore un qui vient nous parler de sa vie! Un blog n’est pas le lieu d’une psychanalyse où on doit imposer ses états d’âme personnels! Un peu de pudeur, bon sang ; allez, courage, reprends tes cliques et tes claques, et reviens-nous lorsque tu auras quelque chose d’intéressant à nous dire.
Mais j’y viens, chers lecteurs, ne soyez pas si impatients. Comme disait l’autre, la critique est aisée mais l’art est difficile. Et je vous soupçonne – car nous partageons la même tournure d’esprit malsaine – de ne pas savoir faire de critiques très constructives. Si, si, j’ose.
Car enfin, si j’en crois un argument qui revient souvent dans tous ces débats dont je vous entretenais avant que vous ne m’interrompissiez (vous souvenez-vous ?), nous sommes nombreux à avoir oublié ce que c’est que porter une bonne critique.
Qui n’a jamais entendu un jour un intervenant, souvent politique, s’en prendre à un parti ou à une personne, présent ou non, en déclarant : «De la critique, de la critique ! C’est facile, ça, de critiquer. Et d’ailleurs, on ne l’a jamais vu faire autre chose que de critiquer. Mais quelles sont ses propositions ? Où sont-elles ? Il n’y en a aucune, en réalité, rien ! Au moins, moi je propose quelque chose !»
Il est vrai que ce n’est habituellement qu’un faux prétexte, et qu’au lieu d’une absence de propositions, il y a surtout des propositions contraires : c’est une manière de disqualifier l’adversaire que de prétendre que l’alternative est nulle au point d’être comme inexistante ; et ça évite d’avoir à le justifier dans le détail.
Mais admettons que ce fût vrai, admettons que nous n’ayons pas de propositions alternatives à présenter. Serait-ce à dire que notre parole s’en trouverait disqualifiée ? C’est en tout cas ce que suppose l’argument rhétorique : «taisez-vous puisque vos propositions sont nulles et non avenues !»
Et, de fait, n’est-ce pas déplacé d’oser critiquer une solution lorsque l’on n’en a pas soi-même en remplacement ? N’est-ce pas là la définition même de la critique stérile, qui ne fait que détruire et qui n’apporte rien ? Il le semble bien…
Pourtant ce n’est pas le cas. L’argument porte – et pourtant il n’est pas valable.
Pour le comprendre, il peut être intéressant de se rappeler d’abord du sens premier du mot «critique» : est «critique » ce qui est décisif. Et la «critique» est le raisonnement décisif, qui doit permettre de trancher, de décider dans les moments de «crise», ces moments révélateurs où, précisément, il ne faut plus balancer, mais faire le bon choix.
«Critique» désigne donc d’abord cette dialectique du «pour» et du «contre» qui doit permettre de mettre en évidence le chemin à prendre en faisant émerger la solution à un problème.
De ce point de vue, «l’esprit critique» est un esprit capable de réfléchir par lui-même, d’adhérer ou de rejeter une proposition en fonction de ce que lui montre l’usage autonome de sa raison.
Et, on le voit, au sens d’origine, «critiquer» n’est pas nécessairement «faire des objections» ou «parler contre». C’est soumettre à la critique et le résultat peut en être positif.
Par la suite, notre mauvais fond a fait que la plupart du temps lorsque l’on critique, on trouve à redire. Et «critiquer» est devenu synonyme de «s’opposer à». Mais c’est un usage quelque peu abusif du terme.
Et la critique stérile ou féconde dans tout cela ?
Face à un problème, la question est toujours : quelle est la solution ?
Et face à la proposition d’une solution, une nouvelle question se profile : est-ce la bonne solution ?
Une critique de la proposition doit juger de sa validité. Une critique stérile est donc forcément de celles qui ne permettent en rien d’éclairer la validité de la solution présentée – sinon elle ne serait pas sans fruits.
Mais si l’on est face à une solution mauvaise, il n’est pas nécessaire, pour présenter une critique «féconde», d’accompagner la réfutation d’une proposition alternative : la réfutation se suffit à elle-même. En présentant de bonnes objections, la critique porte de bons fruits : elle fait sortir d’une erreur.
Et l’idiotie de cette habitude où certains semblent être tombés de penser que toute critique ramenée à elle-même est sans valeur peut apparaître encore plus clairement lorsque l’on présente cette petite analogie : c’est comme si, atteint d’une maladie étrange, un «médecin» nous proposait d’avaler de grandes doses de cyanure. Sans être médecins, nous pourrions tout de même nous opposer à cette prescription. Mais voilà, il a lui aussi l’argument qui tue : «Êtes-vous médecin, vous? Et qu’avez-vous de mieux à proposer? Rien? Alors buvez!»
C’est qu’en réalité parfois ne «rien» faire est déjà faire quelque chose d’important, lorsque cela évite de commettre des âneries.
Et si l’on m’a bien suivi, il semble donc que critiquer la critique, au seul prétexte qu’elle est «sans alternatives», cela, ce soit bien une critique stérile, purement rhétorique, forcément persuasive, puisqu’elle semble opposer le «quelque chose» au «rien» - mais profondément injuste.
Alors, lorsque quelqu’un nous semblera proposer une solution erronée à un problème, n’hésitons plus à expliquer pourquoi et ne craignons pas qu’il nous soit dit «Et alors ? Que voulez-vous faire, vous, à la place ?» Car la juste réponse à cela est toute simple : «Éviter de se tromper, je crois que ce serait déjà un bon début».

