dimanche 30 août 2009

ADDICTION, UNE EXPERIENCE


ADDICTION, UNE EXPERIENCE


par Marcella


Je suis restée abonnée à un média participatif un peu plus d’un an. Après y avoir été inscrite sous mon vrai nom, j’ai pris un pseudo, en me disant que cela me permettrait d’y intervenir plus souvent et plus librement : je n’y ai plus jamais rien écrit.

Je me suis désabonnée il y a peu, écœurée de ce qui s’y passait : non seulement les horreurs explicites écrites par certains contributeurs, même si ceux-ci ne sont pas très nombreux, mais aussi le soutien implicite ou explicite de très nombreux abonnés-intervenants, la plupart du temps au nom de la sacro-sainte liberté d’expression, et surtout le silence de la rédaction. Silence, qui, à mon sens, cautionne, voire encourage.

Bien que m’efforçant d’écrire ce témoignage, je ne suis pas sûre d’être faite pour le débat et la confrontation virtuels : en effet, la «liberté d’expression» (fût-ce dans le strict cadre de la loi) qui est la base de ce type d’échanges, ne me paraît pas toujours constituer une valeur suprême. C’était comment, et de qui déjà cette phrase : «Liberté (d’expression) que de crimes on commet en ton nom» ? [1]

Je dois dire, en effet, que je suis assez intolérante, ou plutôt que mon seuil de tolérance se situe assez bas, et que j’assume parfaitement cet état de fait. Lorsque je discute avec mes amis, dans la vie réelle, il arrive que des dissensions, ou des points de vues opposés, antagonistes apparaissent sur un certain nombre sujets.

Sur certains de ces sujets particulièrement sensibles (différents pour chacun), ces antagonismes peuvent rapidement provoquer échauffement, énervement, le cœur qui bat trop vite, le rouge qui monte aux joues… Avec un peu d’habitude, les uns et les autres, nous devenons précautionneux, nous abordons délicatement les sujets qui fâchent vraiment, voire, pour certains, nous les évitons prudemment.

C’est que j’ai bien remarqué que mes amis, proches ou moins proches, sont tout aussi intolérants que moi. Bien sûr, comme ce sont mes amis, nous trouvons généralement des sujets de consensus, affectifs et intellectuels, etc., qui nous permettent de nous entendre, de nous aimer, de partager et de continuer à nous voir avec bonheur. C’est bien d’ailleurs pour ça que nous sommes amis.

J’hésite à employer le mot «respect» qui me paraît au moins aussi galvaudé que celui de «liberté d’expression», mais disons que nous avons mutuellement un certain respect de nos limites respectives et respectables. ;-)

Bien entendu, je suis comme tout le monde : il m’arrive d’évoluer sur une question, voire même de changer d’avis. Mais ce ne sont généralement pas les arguments «raisonnables» et «convaincants» qui me permettent cette évolution et/ou ce changement : après tout, mes arguments à moi sont généralement tout aussi raisonnables et convaincants et aussi bien fourbis (ça se dit, ça ?) que ceux de mon antagoniste.

Non, ce qui peut m’amener à évoluer et/ou à changer d’avis sur une question, c’est, parfois, la force de mon sentiment d’amitié pour telle personne, ou encore la confiance que j’ai en elle en général, et par rapport à ses positions morales. Donc des éléments qui tiennent à l’affect, à la subjectivité au moins autant qu’à la raison.

Les positions morales, que je distingue bien des opinions et des prises de positions politiques, sociales, sociétales ou autres, sont d’ailleurs une des limites, pour moi, à l’amitié ou à la sympathie que je peux ressentir pour mon prochain. Là encore, mon seuil de tolérance est assez bas. Ainsi, je ne saurais avoir d’ami misogyne, ou homophobe, etc.

Bref.

Ce détour pour revenir à ce média. Vous aurez compris que je suis plus que sceptique quant aux grandes déclarations de tolérance et autres protestations d’ouverture universelle que tout un chacun/e exprime dans le Club. Mon œil!

Il est finalement assez logique, selon moi, de voir ce que la confrontation à cru des idées, opinions, positions morales, politiques, des uns et des autres etc., peut générer de haine délétère, féroce et durable, dans la mesure, justement, où ces confrontations ne sont pas, c’est la loi du genre virtuel, compensées, atténuées, adoucies, apaisées, par la relation affective et l’empathie, l’amitié, les bons souvenirs, la séduction comme ça peut être le cas dans la vie réelle...

J’ai pu constater, même si je n’interviens plus depuis longtemps sur ce média, combien j’ai moi-même ressenti de ces bouffées de haine et de ces rancœurs envers tel ou tel intervenant sur un sujet ou un autre particulièrement sensible pour moi, parfois à partir d’une simple phrase qui m’a touchée à un point sensible, là où ça fait vite mal. Et je me suis rendue compte à quel point je n’oubliais pas.

De nombreux intervenants sur ce média revendiquent, avec beaucoup de générosité et de grandeur d’âme, de ne pas juger les personnes, mais seulement, au cas par cas, les écrits qu’ils produisent.

Contrairement à ce type de discours, je me rends compte que c’est bien à la personne qui émet telle opinion ou point de vue ou prise de position qui me heurte, que j’en veux, et souvent durablement. Je constate, en effet, que je ne juge pas le billet, ou le commentaire en soi, comme séparé, mais bien en relation avec la personne qui a émis ce billet ou ce commentaire.

Je m’explique par un ou deux exemples : imaginons, disons, au hasard, un abonné créationniste (ou misogyne, ou homophobe, etc.), qui commet régulièrement des billets à ce propos.

Le Créationnisme recouvre toute une série d’implications religieuses, morales, politiques, etc., qui suscitent ma méfiance, ma désapprobation et ma détestation. Et imaginons que cet abonné par ailleurs fin mélomane, écrive également des billets intéressants, érudits et documentés sur Mozart ou Bartok : je suis tout à fait incapable de lire avec bienveillance ces billets-là. Je ne peux oublier que cet abonné est créationniste (ou misogyne ou homophobe, etc.) et les conséquences néfastes et dangereuses que cela pourrait avoir pour moi et pour mes proches, si, par malheur, ses/ces idées venaient à prendre le pas, par exemple, sur la théorie scientifique de l’évolution.

Ainsi, ayant repéré à quelques reprises cet abonné comme créationniste convaincu, il aura bien peu de chances de me convaincre ou de me séduire… L’abonné en question aura beau se montrer charmant, courtois, ouvert par ailleurs (hors de sa position créationniste de laquelle il entend bien ne pas bouger d’un poil) et tout à fait poli avec les dames, rien à faire. Son créationnisme (ou sa misogynie, ou son homophobie, etc.) entache pour moi tout le reste.

Autre exemple. Alain Badiou fait partie des «Maîtres à penser» de bon nombre d’abonnés de certains médias, et on trouve son nom de façon récurrente sur le site du média participatif.

Voici ce que A. Badiou écrit dans son Saint Paul :
«C’est bien la conviction de Paul : le débat sur la résurrection n’est pas plus à ses yeux un débat d’historiens et de témoins que ne l’est aux miens l’existence des chambres à gaz. On ne demandera pas des preuves et des contre-preuves.»[2]

Il y aurait beaucoup à dire sur ce texte, mais je m’en tiendrai là : sa conviction est faite ; Badiou est convaincu de l’existence des chambres à gaz ("on ne demandera pas des preuves et des contre-preuves"), tout autant, et de la même façon que Paul de Tarse est convaincu de l’existence de la résurrection. En somme, la croyance de Paul de Tarse en la résurrection équivaut à sa propre «croyance» dans l’existence des chambres à gaz. Pour «croire» à la résurrection ou à l’existence des chambres à gaz, nul besoin en effet de témoins ni d’historiens : croire est affaire d’opinion subjective ! Essayons avec les tranchées de la Première guerre mondiale, pour voir : «Je «crois» à l’existence de ces tranchées, nul besoin pour ça de témoins ou d’historiens, ou de voir les trous»… ridicule, n’est-il pas?

Cette phrase de Badiou le discrédite pour moi, quelles que soient par ailleurs ses admirables analyses et prises de positions politiques : il s’agit-là, selon mon analyse, d’une négation des chambres à gaz comme fait avéré. Il ne saurait être question de «croire» ou de ne pas «croire» aux chambres à gaz. Les tranchées ont existé que j’y croie ou pas.

Reste la fascination.
Car, en effet, comme pour tous ceux dont, ici ou là, j’ai lu le témoignage, ce média et son Club ont exercé, exercent encore sur moi, bien que de moins en moins, une véritable fascination, avec effet addictif garanti.

Sans prétendre aucunement à l’analyse de ce phénomène, j’ai pu constater que cet attrait prenait pour moi deux formes (ce qui n’épuise pas, loin de là, le sujet) :

- L’étrange attirance pour cette scène étrange, ce théâtre d’ombres où on peut regarder vivre des abonnés-intervenants qu’on finit par avoir l’impression de connaître sans les avoir jamais rencontrés, avec tout ce que cela peut supposer d’identifications, de projections et d’inventions en tous genres.

- L’intérêt vigilant et, hélas, souvent plus que circonspect pour les idées, les opinions, les thèses, les prises de position politiques, etc., qui y sont, par les uns et les autres, véhiculées, développées, étalées au vu et au su de tous : il peut être en effet important de les avoir à l’œil. (Et doublement maintenant que je ne paie plus !).

P.S. Hors sujet, mais après tout, non : la loi du Talion est l’ancêtre proche et lointain de nos propres lois actuelles. La loi du Talion est en effet une loi, une institution qui s’impose en tiers, et instaure une équivalence codifiée entre un dommage subi et la réparation que l’on est en droit d’attendre par rapport à ce dommage. Cette codification estime le préjudice subi et dit qu’elle doit en être la compensation. Cette loi, qui, comme toute loi, fait intermédiaire entre le «dommagé» et le «dommageur» reconnaît le préjudice et, par son intervention, met un terme à l’exigence du «dommagé». C’est l’exact contraire de la vendetta qui a encore lieu de nos jours dans bien des contrées et pas si loin de chez nous, et qui consiste en une vengeance directe, non médiatisée par la loi, et par là même, jamais éteinte.

Ainsi, le manifestant qui a perdu un œil, du fait du tir de taser d’un policier, recevra (on l’espère pour lui), via le procès qui suivra, un «dédommagement», pour la perte de son œil. Son préjudice sera estimé par des experts et ce dédommagement sera à la mesure de cette estimation : ils diront combien «vaut» cet œil perdu. On peut espérer pour lui que ça coûtera, en effet, «un œil» au policier. Pour ce manifestant, ce sera donc, comme dans la loi du Talion, «œil pour œil»…

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[1] Ah oui, merci Wikipédia: Manon Roland, décapitée en 1793 à l'âge de 39 ans, lorsqu'elle monte sur l'échafaud.
[2]A. Badiou, Saint Paul, PUF, 1997, 4ème édition, 2002, p. 47