dimanche 26 juillet 2009

ALBERT JACQUARD - LES GAVES DU NORD



ALBERT JACQUARD - LES GAVES DU NORD


par Jean Mézières




Un grand Merci à France-Inter, à Laurence Luret. Durant l'absence d'Albert Jacquard, je me demandais : que devient-il ? Je m'étais aperçu que depuis des années les médias le boycottaient, le «blacklistaient». Serait-ce à cause d’une autocensure?

Chers enseignants, laissez tomber vos statistiques et vos critères individualisés ! Malgré les protestations des parents et les rappels de votre hiérarchie, faites réfléchir vos élèves sur ce sujet qui les concerne.

Pour les autres, si vous êtes pour la sélection naturelle dirigée, le darwinisme humain ou sociétal, passez votre chemin!

Si vous pensez que dans ce monde seul le cynisme compte, que pour avoir la paix, il faut préparer la guerre, que les Africains n’ont pas pris leur destin en main, que vous êtes choisis par la force suprême, que vous êtes les élus de Dieu, que l’occident est, inévitablement, le maître du monde, que la dignité humaine est pour les naïfs, qu’il est normal de faire appel à de l’immigration choisie pour faire le ménage dans votre bureau et de laisser cette mère de famille voir ces enfants interdits d’entrée en France, une fois par an, ayez le courage de lire la suite!

ÉMISSION "PARENTHÈSE" ANIMÉE PAR LAURENCE LURET
Samedi 25 juillet 2009
Spécial été: Regard sur la crise,
avec Albert JACQUARD, philosophe, Président d'honneur du DAL (Droit Au Logement), auteur de Le compte à rebours a-t-il commencé? (stock)

VERBATIM DE L'ÉMISSION

- Laurence Luret : … Si je vous ai invité ce matin, c’est pour le regard que vous portez sur cette crise que nous traversons depuis près d’un an. Rappelons qu’elle a débuté à la fin de l’été dernier. Alors d’abord, Albert Jacquard, cette crise vous la trouvez absurde. D’ailleurs vous lui préférez le mot de mutation. Pourquoi?

- Albert Jacquard : Pourquoi? Parce qu’une crise cela évoque une crise de larmes. Alors on commence à pleurer et puis un beau jour on s’arrête. Une crise c’est quelque chose de provisoire. «Après la pluie, le beau temps» disait le proverbe. Alors que ce que nous vivons, c’est un changement en profondeur. Il faut comprendre que malgré tous les efforts pour revenir à l’état précédent, je crois que l’on ne pourra pas revenir à l’état précédent. C’est trop profond. Par conséquent, on est en présence d’une mutation comme disent les biologistes, les généticiens. Et cette mutation, elle peut être l’occasion de changement très en profondeur. Si bien qu’au lieu d’être triste de cet événement, il faut se dire, c’est peut-être une opportunité formidable pour changer les choses qui sont tellement lourdes à changer.

- LL : Alors une époque est donc révolue! Mais laquelle? Qu’est-ce qui a changé fondamentalement?

- AJ : On a montré de toute évidence que ceux qui nous dirigent du point de vue économique n’y connaissent rien, parce que personne n’y connaît rien. Parce que, peut-être, il n’y a même pas d’objet à l’économie.
Pour préparer ce bouquin, je me suis replongé dans des cours que j’ai suivis à l’école des Mines - il y a pas mal de temps -, d’un professeur qui a eu le prix Nobel, qui est Maurice Allais.

Et Maurice Allais, qui s’y connaît, écrit quelque part que la notion de valeurs qui est au centre de tous les raisonnements économiques, cette notion n’a pas de sens.

Ce qui fait la valeur d’un objet, d’une situation, de n’importe quoi, ce n’est pas cet objet lui-même mais c’est l’ensemble de son environnement ; un verre d’eau au milieu du Sahara n’a pas la même valeur qu’un verre d’eau dans votre studio.

Par conséquent, ce qui compte quand on parle de la valeur, c’est de le définir. Alors on n’y arrive pas, ce n’est pas possible. Si bien que, si on suit ceux qui, vraiment, y ont réfléchi, on se dit qu’il y a une erreur énorme à vouloir mettre un nombre, un chiffre en face d’un concept aussi mal fichu, mal défini que la valeur.

- LL : Donc la crise actuelle aurait rendu obsolètes, selon vous, des raisonnements antérieurs qui posent les problèmes en terme, tout compte fait, de forces, de faiblesses, de valeurs, de non valeurs?

- AJ : Et on va pouvoir essayer de mettre des rapports entre les hommes qui ne soient pas liés au concept de valeurs et il suffit d’imaginer un certain nombre de crétineries que nous faisons. Pour moi, celle qui est la plus fondamentale, c’est d’avoir admis dans notre société occidentale que l’essentiel dans une vie c’était de l’emporter sur les autres. Oser dire à un enfant «tu seras un gagnant», c’est finalement être criminel.

- LL : Pourquoi ?

- AJ : Parce qu’il n’a pas à être gagnant ni perdant. Il a à vivre, il a à construire sa vie et l’essentiel c’est de comprendre au départ de tout que, une vie d’homme, çà se construit peu à peu en liaison les uns avec les autres. Et par conséquent, oser, vouloir être le premier, c’est déjà admettre que l’on se dissocie.

- LL : Mais est-ce que ça ce ne sont pas des propos d’un utopiste et même d’un doux rêveur? On aimerait bien être tous comme ça.

- AJ : Mais à quoi ça sert d’être un être humain? Alors il faut en revenir, je vais essayer de préciser ça. Il faut en revenir à la définition de l’être humain.

Qu’est-ce que je suis? Je suis un objet. Je suis fait avec des protons, des neutrons, des molécules. Donc je suis un objet. Je suis un objet vivant, parce que je fais partie des objets qui sont capables de se renouveler, de se reproduire. Mais je suis aussi un primate.

Et puis en fin de course qu’est-ce que j’ai de particulier? Ce que j’ai de particulier, c’est que j’ai la capacité à me construire moi-même en liaison avec les autres. C’est ça la grande découverte de l’humanité, le grand pas en avant. Le pas en avant c’est que si je prends conscience de ce que je suis, je me dis que j’ai besoin des autres pour devenir moi et c’est cela qu’il faut apprendre à l’école. Oser monter une société sur la compétition, c’est accepter la catastrophe et c’est ça peut-être qu’il faudrait comprendre actuellement.

- LL : Alors dans la même idée, on commence tout juste à parler un petit peu moins de croissance.

- AJ : Il a fallu se battre.

- LL : ça fait des années que vous en parlez, vous. Vous voulez la décroissance.

- AJ : Mais je me dis, la croissance, c’est 1, 2, 3% par an. Cela ne semble pas beaucoup mais au bout d’un siècle, c’est tellement énorme que chacun aura 20 fois plus d’objets dont il disposera que actuellement. J’aurai donc, au lieu d’une voiture que j’ai actuellement, j’en aurai vingt au bout d’un siècle. Qu’est-ce que je vais en faire? Bon! Ce n’est pas sérieux. La notion de croissance est incompatible avec la réalité de la finitude de la planète.

- LL : Oui mais alors, un des arguments inverses, c’est nous dire «sans croissance l’humanité risque de stagner».

- AJ : Eh bien, ce qu’il faut c’est absolument qu’il y ait une croissance mais pas pour tout le monde, une croissance pour ceux qui ont le plus besoin de croissance, donc ceux qui sont actuellement complètement abandonnés. Il suffit admettre quelques chiffres que tout le monde connaît; que 20% des humains possèdent 80% des richesses. On se dit que ce n’est pas durable.

- LL : Oui, 500 familles les plus riches possèdent autant qu’un milliard d’hommes.

- AJ : Totalement monstrueux pour en tirer les conséquences, il faut accepter que les gavés que nous sommes – nous, les occidentaux -, que ces gavés acceptent d’être un petit peu moins gavés et on n’y perdra pas en bonheur. Donc oui, à la croissance mais à condition que ce soit une croissance, non pas de la consommation mais des bonheurs que nous avons ailleurs qu’à la consommation.

- LL : Mais le contexte est très difficile économiquement, beaucoup de gens sont au chômage. Il y a beaucoup de difficultés tout autour de nous, il suffit de regarder. Pourtant on a l’impression que la prise de conscience de ce monde n’est pas encore là. Pourquoi?

- AJ : Parce ce que on n’est pas habitué à regarder le long terme. Par conséquent il faut revenir à l’exposé de ce que nous sommes, commencer par l’émerveillement devant l’être humain. Ensuite dire que la planète n’est pas mal, mais ça c’est secondaire. Quel émerveillement devant l’être humain et surtout l’émerveillement devant le fait qu’un être humain ça se construit.

Ce n’est pas fourni par la nature. La nature nous fournit les gènes qui lui sont nécessaires, mais ce qu’elle nous donne de plus c’est la possibilité de rencontrer les autres.

Et ce que je suis en tant qu’être humain, en tant que personne, c’est ce que je suis devenu
. Si on dit ça devant des enfants, ils seront bien d’accord. Ils sont l’aventure à vivre qui est autre chose que l’aventure de la compétition.

Il y a de quoi être écœuré se dire, surtout quand on est au bas de l’échelle : «jamais je ne pourrai quitter mon sort sauf un coup au but de temps en temps, je n’y arriverai jamais». Donc que faire? Sinon être d’abord révolté, ensuite révolutionnaire. Comment voulez-vous qu’il ne le soit pas puisqu’ils ont un destin qui est bloqué? Eh bien, il faut à nouveau débloquer les destins. Ça suppose que ceux qui actuellement consomment tout, nous les occidentaux [Laurence Luret : les gavés de nord comme vous les appelez], les gavés du Nord, il faut qu’ils aient la possibilité, la volonté surtout de diminuer leur gavage.

- LL : Albert Jacquard vous êtes aussi le produit de ce système et notamment ce système de compétition? Vous êtes polytechnicien. Que vous a appris la vie et que retenez-vous de ce passage sur Terre que polytechnique ne vous a peut-être pas appris?

- AJ : Le but, ce n’est pas d’être celui qui comprend le plus vite. C’est celui qui comprend et qui aide les autres à comprendre à leur tour. Par conséquent, ce que j’ai appris, moi, depuis, c’est justement la richesse de ceux qui m’entouraient. Vous avez évoqué tout à l’heure «Droit Au Logement» ça m’a donné des contacts avec des gens que je n’aurais jamais rencontrés autrement.

Ce qui compte, c’est ce qu’on va devenir peu à peu en se fabriquant soi-même grâce aux autres. Je ne crois pas que ça soit du catastrophisme que de se dire que, on pourrait imaginer une école sans compétition. On en construit déjà quelque part. Il y en a au Québec, il y en au Luxembourg. Pourquoi pas la généraliser ? Et surtout présenter çà comme au moins conforme à la réalité humaine.

- LL : Mais vous parlez souvent de la richesse des rencontres entre les hommes. Qu’est-ce qui vous a permis, ou quelle rencontre vous a permis, de devenir ce que vous êtes, vous, aujourd’hui, Albert Jacquard?

- AJ : Comment répondre ? Bien sûr, je peux évoquer des gens comme l’Abbé Pierre. C’est une rencontre extraordinaire et puis c’est la rencontre surtout par la lecture et par la science de tous ceux qui ont essayé de comprendre le monde : Henri Poincaré, Einstein, etc..

Ce qui reste d’Albert Jacquard d’aujourd’hui, c’est tout ce qui l’a étonné quand il a relu tous ces textes, quand il a réécouté tous ceux qui lui parlaient du monde.

http://sites.radiofrance.fr/play_aod.php?BR=4034&BD=25072009

samedi 25 juillet 2009

CARPE DIEM



CARPE DIEM

par Monica




Cueille le jour présent et sois le moins confiant possible en l'avenir (Horace).

Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie (Ronsard).

Cueillir le jour, goûter ses bienfaits, sans s'inquiéter du jour et de l'heure de la mort. Car ... le futur est incertain et tout est appelé à disparaître.

Etre hédonistes. Contourner, atténuer, éviter le déplaisir. Mais délaisser également le plaisir inauthentique, où l'on s'égare souvent sans espoir de retrouvailles.

Carpe Diem. Autour de nous, certains se battent courageusement contre la maladie et la mort. Des êtres de tout âge, car la faucheuse n’attend pas le nombre des années pour frapper. Ces personnes nous apprennent à vivre, qu'elles en soient remerciées.

Carpe Diem. Aller à l’essentiel. Regarder la vie les yeux grand ouverts sans ciller, accepter ce que nous sommes, ce que nous faisons. Assumer nos désirs, nos fantasmes, nos incertitudes et nos doutes, nos forces et nos faiblesses, nos erreurs et nos réussites, nos vérités et nos mensonges.

Carpe Diem. Éloigner radicalement de nous, sans nous retourner, ce qui blesse, rabaisse, nie, ce qui distord notre être, ravive nos douleurs anciennes, rouvre les cicatrices de notre vie.

Carpe Diem. Reconnaître l'inacceptable: certains êtres, enfermés en eux-mêmes, ne nous voient guère, ne nous entendent guère, ne nous sentent guère, car ils projettent en nous leurs imagos internes. Ils viennent certes vers nous, mais ils jouent- parfois sans le savoir, parfois en le sachant- avec notre précieuse capacité à aimer.

Carpe Diem. Lorsque les mouvements de ces êtres suivent exclusivement les flux et reflux de leurs besoins, de leurs pulsions et de leur imaginaire, sans tenir aucun compte des nôtres, ne pas les retenir, ne pas les rappeler lorsqu'ils s'éloignent.

Carpe Diem. Accepter alors que la mer se retire lentement derrière l’horizon, révélant une grève désertée où s’effaceront peu à peu les empreintes de leurs pas.

Carpe Diem. Espérer les mutations. Mais, devant les éternelles répétitions des mêmes processus, laisser ces êtres dans la prison peut-être dorée, peut-être choisie, de leur égo. Les inviter à sortir doucement de nous, et à rester, comme des brindilles desséchées, sur les plages que nous aurons, d'un grand pas vaillant, délaissées.

Carpe Diem. Préparer avec gaieté des râteaux pour lisser le sable, ramasser les coquillages brillants qui leur avaient été offerts et qu'ils ont abandonnés, après les avoir pourtant demandés et en avoir humé le parfum et admiré les couleurs.

Carpe Diem. Enfiler ces coquillages précieux sur des fils arachnéens et soyeux. Ils constitueront de merveilleux colliers - associant la sensuelle chair de l'orchidée et le doux parfum de la pivoine.

Carpe Diem. Que le désir afflue en nous, que l’amour s'exprime, portes et fenêtres ouvertes sur l’infini du ciel.

Je veux pour nous le plaisir embrasé et la joie ardente.

Je veux la liesse et l’Alleluïa de la chair et de l'esprit.

mercredi 15 juillet 2009

AFFAIRE DU GANG DES BARBARES



AFFAIRE DU GANG DES BARBARES:
LORSQUE L’EMOTION ET LE POPULISME OBSCURCISSENT LE JUGEMENT

Par Monica

Disons-le d’emblée : nous respectons la douleur des proches d’Ilan Halimi et nous reconnaissons la barbarie du crime commis, dont l’antisémitisme a été l’une des «motivations ».

Le problème posé par cette affaire est multiforme, il concerne:

(a) la surenchère communautariste autour d’une affaire criminelle,

(b) la pression exercée sur la Justice au nom d'un "droit de requérir" des victimes,

(c) la mise en cause par les plus hautes sphères de l’Etat de l’affaire jugée,

(d) le risque d’exacerbation de certains clivage sociaux, dans une France dont le tissu social est déjà extrêmement déchiré, et qui aurait plus que jamais besoin de transcender les «particularismes» religieux, culturels, cultuels et politiques.

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LES FAITS : LA BARBARIE A VISAGE (IN)HUMAIN

Ilan Halimi a été kidnappé le 20 janvier 2006, après avoir été attiré par une jeune fille de 17 ans. Il a été détenu nu, aveuglé et entravé durant 24 jours dans un logement puis dans la cave d'un immeuble de banlieue. Les ravisseurs ont demandé une rançon de 450.000 euros. Il a été tondu, poignardé et brûlé à l'essence, puis abandonné près d'une gare de RER. Il est mort lors de son transport à l'hôpital.

Le 10 juillet 2009, après deux mois et demi de procès, la cour d’assises de Paris a condamné le chef de la bande, Youssouf Fofana, 28 ans, à la peine maximale : réclusion à perpétuité avec une période de sûreté incompressible de 22 ans. Les faits avaient été établis, l’antisémitisme revendiqué et la défense avait été une série de provocations. A l’encontre des 26 autres accusés, la cour a prononcé deux acquittements et des peines allant de 6 mois de prison avec sursis à 18 ans de réclusion.


LA MISE EN CAUSE DU JUGEMENT : LA JUSTICE MISE A MAL

L’avocat de la famille, Me Szpiner, plusieurs associations juives (le CRIF et l'Union des étudiants juives de France) et la mère d'Ilan Halimi ont mis en cause le jugement prononcé le 10 Juillet.

Le Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme (BNVCA) a dénoncé un procès «incomplet» et en a réclamé un nouveau. Ces associations reprochent le huis clos, la «marginalisation de l’antisémitisme» au cours de la procédure, ainsi que la «faiblesse» de certaines peines.

Me Szpiner (proche du pouvoir) a réclamé au Ministère que le procureur fasse appel de ce procès – ce qu’il a obtenu. La Ministre de la Justice, Michèle Alliot-Marie, a en effet demandé au parquet général, lundi 13 juillet, de faire appel de la condamnation de quatorze complices de Youssouf Fofana, qui étaient inférieures aux réquisitions de l'avocat général.

L'intervention ministérielle a provoqué un tollé dans le monde de la Justice, parmi les avocats, les magistrats. Les syndicats de magistrats - le Syndicat National de la Magistrature et l’Union des syndicats de la Magistrature – ont exprimé leur colère et leur inquiétude. Pour le moment, les partis de gauche sont extrêmement silencieux…


LE PIEGE VICTIMAIRE COMMUNAUTARISTE


Thierry Lévy, avocat pénaliste du barreau de Paris et auteur de plusieurs ouvrages de réflexion sur la justice, dont Eloge de la barbarie judiciaire (éd. Odile Jacob, 2004) dans lesquels il critique "la pandémie victimaire", dénonce la création d’un précédent.

Il rappelle que la loi ne permet pas à la partie civile de faire appel d'un arrêt de cour d'Assises. Or, dans cette affaire, le parquet a fait appel sur ordre du gouvernement, «en interprétant de manière extensive les dispositions légales qui lui permettent d'"enjoindre au ministère public d'engager ou de faire engager des poursuites" (article 30 du code de procédure pénale)».

D’ordinaire, la décision de faire appel est prise par l'avocat général qui a siégé à l'audience. Or l’avocat général de cette affaire, Philippe Bilger, avait jugé que ses réquisitions avaient été pour l'essentiel suivies.

L’injonction de la Ministre de la Justice constitue un précédent dangereux car, dit Thierry Lévy, «La Garde des Sceaux n'a pas assisté aux débats, elle n'a entendu ni les parties, ni les témoins, ni les arguments échangés. Sa décision, allant à l'encontre de celle du ou des représentants du ministère public, s'est évadée de la réalité concrète du dossier, a pris un caractère nécessairement politique ». Ainsi donc, « la politique des intérêts particuliers s'est introduite dans les prétoires».

Cette façon d'agir bouleverse les cadres de la Justice, porte atteinte aux droits de la défense et modifie le rôle de la partie civile qui n’est en aucun cas «de requérir une peine mais d'obtenir une réparation».

En signifiant aux jurés et aux juges qu’ils ont mal jugé, qu’ils n’ont pas été suffisamment révoltés par les faits et leur cruauté, on transforme le procès criminel, déjà largement investi par l'opinion, comme «un instrument politique destiné à faire valoir une idée politique».

En agissant ainsi, dit Thierry Lévy, « la partie civile fait le jeu de l'assassin que l'on a entendu dire : "Je hais les juifs, parce qu'ils ont de l'argent, parce qu'ils ont le pouvoir." Le résultat est paradoxal. On a justement reproché à Fofana d'avoir agi à partir d'une équation à caractère raciste - les juifs sont riches, donc ils paieront - et on lui donne la satisfaction de voir aboutir des pressions exercées par certains représentants de la communauté juive. Désormais, il pourra dire - et il n'y manquera pas - qu'il a eu raison de considérer que les juifs disposent, grâce à l'argent ou au pouvoir, d'une certaine capacité d'action ou d'influence. Ce faisant, les parties civiles sont tombées à pieds joints dans le piège moral tendu par l'assassin ».


LE JEU POLITIQUE

Comme le huis clos est une procédure normale (certains inculpés étaient mineurs au moment des faits), et que le délibéré a été prononcé par un jury populaire, la question est de savoir si ces organisations juives sont habilitées à dénoncer, y compris dans la rue, une procédure judiciaire apparemment menée dans le respect des règles républicaines.

Ces associations ne représentent pas la diaspora, mais en sont seulement l’une des branches, marquée politiquement à droite. Jamais le CRIF n’a dénoncé des actes antisémites quand la victime était celle du pouvoir, ou les agissements de son extrême bord, qu’ils viennent du Betar ou de la LDJ. Il est resté silencieux devant les attaques subies par Noam Chomsky ou Daniel Barenboïm dans leurs initiatives critiques et pacifistes, évidemment marquées à gauche.

Ces associations ne peuvent se poser en représentant légitime des juifs français, qui sont de toutes obédiences politiques, et dont les choix individuels sont dictés par leur citoyenneté française.

Ajoutons que ce crime aurait été aussi atroce, s’agissant de n’importe quelle personne : homme, femme, enfant, adulte, valide, handicapé, blanc, noir, jaune, gitan, juif, catholique, athée, musulman, bouddhiste, homosexuel, hétérosexuel…

Les « justifications » fournies par les criminels auraient été différentes, tout aussi violentes et inadmissibles.

Quant au crime et à son traitement, ils auraient suscité des réactions émotionnelles et/ou communautaristes, dès lors que la victime aurait appartenu à un groupe social qui est, ou a été, objet de discriminations et de violences au cours de l’histoire de l’humanité.


LE REFUS DE LA SURENCHERE VICTIMAIRE


Depuis hier, des juifs s’insurgent contre la surenchère.

Théo Klein, ancien président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), regrette la polémique qui s’est créée et appelle au respect de la chose jugée. Il pense que le plus sage est toujours de respecter la procédure. « Tous les intervenants qui ont cherché à mettre en doute la marche normale de cette affaire ont eu tort et ont introduit un désordre parfaitement inutile».

Précisant n’avoir pas du tout compris sur quels arguments était fondée la protestation du CRIF, il lui semble n’avoir «aucun élément permettant de mettre en doute la façon dont le procès s'est déroulé».

Concernant le regret exprimé par le CRIF que le «caractère antisémite du crime» n’ait pas été suffisamment reconnu, Théo Klein dit comprendre «qu'il y ait une certaine sensibilité dans la communauté juive», mais il ajoute : «il faut savoir gérer cette sensibilité, ne pas interpréter faussement les faits. Ce n'est pas parce qu'un juif est concerné qu'il s'agit obligatoirement d'antisémitisme. Cela étant, il est vraisemblable qu'il y ait chez les prévenus une opinion défavorable, mettons même hostile aux juifs, mais est-ce que nous en avons vraiment la preuve? Est-ce que c'est si important, si je puis dire, par rapport au crime lui-même, par rapport à cette affaire qui est scandaleuse en elle-même ? Cette affaire indique une pauvreté de la morale, de l'intelligence, de la part des protagonistes qui est effrayante pour la communauté française, beaucoup plus que pour la communauté juive».

Il appelle au respect de la chose jugée et il ajoute : «poursuivre sur le fondement d'un sentiment, je crois que c'est toujours une erreur et en tout cas toujours un danger. Il faut essayer de déminer ses sentiments premiers, et de mettre de la réflexion avant de mettre de la parole».

LE COMBLE DE L'ANTISEMITISME ?

A l’inverse, comme le dit Elisabeth Lévy, à propos des juifs ayant saccagé la Librairie Résistances, «le comble de l’antisémitisme serait de croire qu’il n’y a pas chez les juifs une proportion raisonnable de brutes écervelées et de jeunes crétins. Ou encore de considérer que les auteurs de violences commises au nom d’une improbable “défense juive” sont excusables parce qu’ils sont pauvres, incultes ou traumatisés par les souvenirs d’une guerre qu’ils n’ont pas vécue».

Face à ces agresseurs qui se sont réclamés de la “Ligue de défense juive », dit-elle, «j’aurais apprécié un communiqué du CRIF ou de la LICRA. Et puisque c’est mon jour, je ne suis pas loin d’être d’accord avec le MRAP qui demande l’interdiction de la LDJ. S’il y a de quoi, dans la loi, interdire cette association, il faut que force reste à la loi».

Et elle enfonce le clou : «si la survie du peuple juif dépend d’aussi sombres abrutis, l’avenir n’est pas tout rose».
A propos de l'affaire Halimi, Elisabeth Lévy conclut ainsi un article du 16 Juillet: "si Ilan Halimi est sans doute mort parce qu’il était juif, il serait désastreux qu’il devînt le mort des juifs. Et, rappelons-le à ceux qui semblent l’oublier, les tribunaux de la République jugent au nom du peuple français. De tout le peuple français".

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Articles pris en références: