«Mères porteuses» ou «gestation pour autrui»
Éléments d’une controverse
Par Monica
Une question est aujourd’hui objet de controverses passionnées en France. Elle concerne les «mères porteuses», selon les uns, «la gestation pour autrui», selon les autres, dont il s’agirait de légaliser certains aspects.
De quoi s’agit-il ? De permettre à des couples, dont la femme n’a pas d’utérus, de recourir à une femme tierce afin qu’elle porte, dans son propre utérus, l’embryon conçu à partir de leurs gamètes, ou d’un don de gamètes. La gestation pour autrui (GPA) désigne à la fois la procréation pour autrui, où un embryon constitué grâce à un don d'ovocytes est implanté dans l'utérus d’une femme, et la gestation pour autrui où l'embryon est issu des gamètes du couple demandeur, et porté par une femme. Dans le second cas, la gestation pour autrui permet la continuité de la filiation, ce qui n’est pas le cas lorsqu'il y a don de gamètes ou d'embryon.
Si les parents génétiques et sociaux de l’enfant peuvent avoir la même identité, en revanche la femme qui porte l’enfant n’est jamais la génitrice. Lorsqu’elle accouche, l’enfant est adopté par le couple de parents (dont l’un ou les deux sont géniteurs). Cette procédure de procréation est un acte médicalement assisté.
Cette pratique existe déjà dans certains pays. Au Royaume-Uni, en Grèce ou en Californie, une réglementation et un contrat assurent aux partenaires de cette procréation particulière le respect de leurs droits. Pour la femme qui porte l’enfant, il s’agit de bénéficier de toute la sécurité nécessaire, afin de mener à bien la grossesse. Les parents demandeurs (parfois génétiques) doivent être pour leur part assurés de devenir les parents sociaux de l’enfant.
LES OPPOSANTS A LA GPA
Philippe Bas (Conseiller d'Etat, président du groupe de travail du Conseil d'État sur la bioéthique, ancien ministre), Luc Derepas, (Maître des requêtes, rapporteur général du groupe de travail), et Sylviane Agacinski (professeur de philosophie), argumentent de la façon suivante leur hostilité à la GPA.
Du côté de la « mère gestatrice », voici ce qui s’opposerait à la légalisation de la GPA:
- Cette femme ne pourrait efficacement être protégée contre la pression du besoin. «Dans les pays où elle est admise, qu'elle soit tolérée ou légale, la maternité pour autrui est toujours rémunérée, ouvertement ou sournoisement (sous le couvert de «dédommagements» ou de «compensations») importantes comme en Californie, ou très modestes comme en Inde, mais incitatrices pour des jeunes femmes démunies. Le «baby business» prospère avec la complicité de certains États. Le «marché procréatif» exploite partout des femmes pauvres et des chômeuses, et les mères porteuses disent toujours s'engager dans cette voie pour des raisons économiques (S. Agacinski). Ces femmes n’agissent en fait que pour des raisons économiques, la motivation d'altruisme relevant d'un idéal qu'aucune expérience étrangère ne vient sérieusement corroborer (Bas et Derepas).
- La GPA doit être proscrite car la grossesse et l'accouchement peuvent donner lieu à des accidents et à des problèmes de santé, être possible source de souffrances, de difficultés et de conflits. De plus, la «mère gestatrice» peut finalement vouloir assumer son rôle de mère. Entre toute future mère et l'enfant à naître, il se passe pendant la grossesse quelque chose d'important, quoique imparfaitement défini, qui ne peut être purement et simplement ignoré (Bas et Derepas).
- La grossesse, dit S. Agacinski, n'est ni une tâche ni une activité. C'est un événement biographique, et non simplement biologique. Demander à la femme de détacher sa vie organique de sa vie tout court, c'est la traiter comme une femelle animale que son éleveur destine à faire des petits, ou bien comme une machine à faire des bébés, en attendant le temps des utérus artificiels. La mère de substitution, ou mère porteuse, est celle à qui l'on demande de mettre ses organes au service d'autrui, comme si son ventre était un instrument de production et l'être humain qu'il porte un produit négociable.
Quant à la famille de la « mère gestatrice », elle peut être profondément choquée et perturbée par ces événements.
Du côté des enfants
- L'enfant retiré à la «mère gestatrice» fait l'objet d'un contrat comme s'il était un objet et connaît au début de sa vie un abandon qui va marquer son histoire personnelle.
- Le risque peut exister que l'enfant né ne «convienne» pas aux parents d'intention et subisse alors un double rejet.
- Quelle différence y-a-t-il entre cette pratique et l’adoption ? Selon S. Agacinski, «La demande biologique d'enfant, différente de la démarche d'adoption, conduit à vouloir «commanditer» un enfant, confectionné avec ses propres gènes. Grâce à la fécondation in vitro, un couple peut obtenir un embryon en laboratoire, à partir de ses propres gamètes, ou en recourant à un don d'ovocytes ou de sperme ».
Qu’en est-il du côté de ceux que le Conseil d’Etat appelle les «parents d’intention»?
On exprime certes de la compassion pour leurs difficultés à enfanter, mais on juge leur demande dangereuse. Ils sont en effet susceptibles de favoriser un «tourisme procréatif» à bon marché dans des pays en développement. La crainte est que la «demande d'enfant» qu'il faudrait satisfaire à tout prix, revînt à admettre «un droit à l'enfant, qu'on ne pourrait évidemment pas limiter aux femmes sans utérus» précise S. Agacinski.
Les opposants à la légalisation de cette pratique en France ont signé un texte intitulé «Mères porteuses, un plaidoyer pour la défense des plus vulnérables», et publié dans Le Figaro. Ce plaidoyer est signé par une centaine de personnalités de multiples horizons professionnels, intellectuels, confessionnels et politiques. Parmi elles : Laure Adler, Sylviane Agacinski, Françoise Barré-Sinoussi, Carole Bouquet, Boris Cyrulnik, Pr Bernard Debré, Catherine Dolto, Caroline Eliacheff, Pr René Frydman, Gisèle Halimi, Marin Karmitz, Pr Axel Kahn, Blandine Kriegel, Pr Olivier Lyon-Caen, Pr Luc Montagnier, Pr Marcel Rufo. La plupart des responsables catholiques partagent les arguments développés dans ce texte.
A la veille des états généraux de la bioéthique, le Conseil d'Etat s'est dit hostile à l'autorisation de la gestation pour autrui (GPA). Il a recommandé de maintenir l'interdiction des mères porteuses.
LES DEFENSEURS DE LA GPA
Dominique et Sylvie Mennesson (coprésidents de l'Association Clara et coauteurs d'Interdits d'enfants (éd. Michalon) et de l'Appel en faveur de la légalisation de la GPA en France), dont les deux filles ont été mises au monde en Californie par une mère porteuse ; Corine Pelluchon (Maître de conférences à l'université de Poitiers ; auteur de "L'Autonomie brisée", PUF); Nadine Morano, secrétaire d'Etat à la famille ; Ruwen Ogien (philosophe et directeur de recherche au CNRS) ont argumenté de la façon suivante la défense de la GPA.
En termes de droit
- Alors que l'infertilité due à une insuffisance ovarienne consécutive à une ménopause précoce ou à un traitement contre le cancer est prise en compte, les femmes atteintes de pathologies utérines les empêchant de porter, mais non de concevoir un enfant sont exclues des procréations médicales assistées. Cette différence de traitement pose un problème d'inégalité.
- Le principe d'indisponibilité du corps humain qui suppose que l’on ne dispose pas de son corps est suspendu dans le droit français, puisque le don – et non la vente - des produits et éléments corporels est autorisé. L’argument des «dérives marchandes» repose, selon Ruwen Ogien, sur un raisonnement biaisé, visible lorsqu’on le compare aux raisonnements politiques et moraux concernant le prélèvement d'organes. Il existe un vaste trafic d'organes dans le monde et des dérives marchandes massives dans ce domaine. Pourtant, l'existence de ces dérives n'a jamais servi d'argument politique ou moral contre le don d'organes. Dans le cas de la gestation pour autrui (GPA), on raisonne tout autrement. On affirme qu'il existe un marché des mères porteuses qui présente des caractères aussi répugnants que ceux du prélèvement d'organes. Mais on conclut que, pour éviter ces dérives, la gestation pour autrui doit être interdite même lorsqu'elle est proposée à titre gratuit, accompagnée médicalement, encadrée par des contrats clairement formulés et garantis par l'État. Pourquoi les dérives marchandes du prélèvement d'organes n'aboutissent-elles jamais à une demande d'interdiction du don d'organes, alors que les dérives marchandes de la gestation pour autrui servent de prétexte à persévérer dans son interdiction, même lorsqu'elle a tous les caractères d'un don?
En ce qui concerne l’intérêt des enfants
Le raisonnement des opposants à la GPA est également partial. On recommande de ne pas légaliser la gestation pour autrui car cela reviendrait à organiser un abandon à la naissance qui porterait préjudice à l'enfant. Or l’accouchement sous X qui existe en France permet à une femme de ne pas reconnaître l’enfant qu’elle a porté. R. Ogien se demande également pourquoi cet argument n'est pas appliqué à l'insémination artificielle avec donneur de sperme. On ne dit pas de l'enfant né d'un donneur de sperme qu'il est «abandonné» à la naissance ou dès la conception par le père génétique. Par ailleurs, si la femme porteuse abrite un embryon issu des gamètes des deux parents d’intention, pourquoi parler d’ «abandon» puisque ce sont les parents génétiques qui adoptent l'enfant à la naissance?
Sur la motivation des femmes porteuses
Pourquoi une Française ne serait-elle pas assez généreuse pour accepter, en toute conscience et après avoir donné son consentement éclairé, de porter, sans contrepartie financière, un enfant pour aider une autre femme ? Est-il moralement condamnable qu'une femme donne ses fonctions de gestation pour qu'une autre femme et son conjoint aient un enfant issu de leurs gamètes ? demandent S. et M. Mennesson.
C. Pelluchon remarque que l'absence de compensation - en dehors du remboursement des frais médicaux - et les risques liés à la grossesse rendent difficilement compréhensible par certains cet acte de générosité. Ce don, qui échappe à la logique du donnant-donnant, de l'échange, et qui n'implique aucune discussion sur la filiation de l'enfant et donc aucun abandon, est à peine croyable. Mais, si le droit n'exige pas la sainteté, si la loi ne nous demande pas d'être de Bons Samaritains, elle ne doit pas non plus l'empêcher.
C’est le même terme de «générosité» que N. Morano et le Pr Olivennes utilisent. Si une femme, dès lors qu'elle a déjà porté un enfant, accepte d'accompagner un couple en donnant de sa générosité, de sa vie, de son temps, pour lui offrir un enfant, pourquoi le lui refuser?
R. Ogien considère que traiter les femmes qui s'engagent dans la GPA de «fours à bébés», de «ventres», c'est-à-dire de simples moyens, objets, outils au service des intérêts d'autres personnes, généralement plus riches et plus éduquées, relève d’un paternalisme moralisateur. En effet, l'argument revient à considérer les femmes qui mettent leurs capacités reproductives à la disposition d'autrui ou bien comme des victimes dépourvues du moindre libre arbitre ou bien comme des perverses dénuées de tout sens moral.
Est-ce la meilleure façon de respecter leur dignité ? La dignité de ces femmes ne serait-elle pas mieux honorée si l’on partait du principe qu'elles s'efforcent d'agir de façon aussi juste et rationnelle que possible, sans intention de nuire à qui que ce soit, ni à elles-mêmes ni aux parents d'intention ou à l'enfant à naître?
Par ailleurs, l’hypothèse de troubles psychologiques importants chez la «mère porteuse» du fait qu'elle s'engagerait à «abandonner» un enfant qu'elle a porté pendant plusieurs mois et avec qui elle aurait développé toutes sortes de relations est contestable. Certes, une grossesse n'est jamais simple, il y a des risques de fausses couches, de baby blues, de porter un enfant malade. Mais, à supposer que la maternité pour autrui présente bien tous ces risques, les conclusions qu'il faudrait en tirer restent ouvertes au débat. N'est-ce pas aux personnes concernées de décider par elles-mêmes, après avoir eu accès à toute l'information nécessaire, si elles veulent prendre des risques physiques ou psychologiques pour venir en aide à un couple infertile?
ESSAI DE SYNTHÈSE
La femme porteuse n’est la mère ni au sens génétique, ni au sens social. La maternité et la paternité – la parentalité - sont dissociées de la sexualité, de la grossesse et de l’accouchement. Une femme peut être mère sans avoir porté un enfant, et une femme peut avoir porté un enfant sans être mère.
Il ne s'agit pas de nier l'importance du lien fœtal, mais de refuser qu'une certaine représentation biologique et psychologique de la gestation et de l'accouchement efface le sens de la maternité: la mère, comme le savent ceux qui adoptent, est celle qui élève l'enfant.
R. Ogien relève que l'argument de l'intérêt de l'enfant est assez mystérieux et son application peu évidente. Au fond, il vaudrait mieux ne pas naître du tout que naître d'une femme porteuse. Or les adversaires de la légalisation de la gestation pour autrui au nom de l'intérêt de l'enfant sont souvent en même temps les défenseurs les plus farouches du «droit à la vie». Ils avancent l'argument de l'intérêt de l'enfant pour justifier l'interdiction des mères porteuses, ainsi que pour exclure les gays, les lesbiennes et les femmes dites «trop âgées» de l'assistance médicale à la procréation. Mais ils l'ignorent complètement lorsqu'il s'agit de défendre le droit des mères à faire naître un enfant gravement handicapé et incurable en toute connaissance de cause, après diagnostic prénatal. Si la raison pour laquelle ils ne tiennent pas compte de l'argument de l'intérêt de l'enfant dans ce cas, c'est qu'on ne peut pas lui nuire en lui donnant la vie, pourquoi ne vaut-elle pas aussi pour les mères porteuses ? Est-il plus grave de naître avec le risque tout relatif de se sentir abandonné qu'avec n'importe quel autre handicap?
La question est de savoir si ne se cachent pas derrière ces arguments contre la GPA:
- Une représentation paternaliste, l'idée sous-jacente étant qu'il faudrait protéger les femmes d'elles-mêmes, comme si elles étaient incapables de savoir où est leur propre intérêt et de décider librement d’aider un couple.
- Une représentation naturaliste de la maternité, dans laquelle grossesse et maternité sont confondues. Or une femme peut souhaiter porter un enfant qui n’est pas «d’elle», l’accompagner et l’aimer durant la grossesse, sans vouloir être socialement sa mère.
- Une représentation homophobe, la volonté d'empêcher que les homosexuels puissent bénéficier un jour de la gestation pour autrui. La pensée straight serait ici à l’œuvre, ce qui pourrait expliquer le dogmatisme des adversaires de la gestation pour autrui et leur refus radical de toute forme de compromis. Rappelons ici la phrase de S. Agacinski sur le risque de la légalisation de la GPA: «… un droit à l'enfant, qu'on ne pourrait évidemment pas limiter aux femmes sans utérus».
De quoi s’agit-il ? De permettre à des couples, dont la femme n’a pas d’utérus, de recourir à une femme tierce afin qu’elle porte, dans son propre utérus, l’embryon conçu à partir de leurs gamètes, ou d’un don de gamètes. La gestation pour autrui (GPA) désigne à la fois la procréation pour autrui, où un embryon constitué grâce à un don d'ovocytes est implanté dans l'utérus d’une femme, et la gestation pour autrui où l'embryon est issu des gamètes du couple demandeur, et porté par une femme. Dans le second cas, la gestation pour autrui permet la continuité de la filiation, ce qui n’est pas le cas lorsqu'il y a don de gamètes ou d'embryon.
Si les parents génétiques et sociaux de l’enfant peuvent avoir la même identité, en revanche la femme qui porte l’enfant n’est jamais la génitrice. Lorsqu’elle accouche, l’enfant est adopté par le couple de parents (dont l’un ou les deux sont géniteurs). Cette procédure de procréation est un acte médicalement assisté.
Cette pratique existe déjà dans certains pays. Au Royaume-Uni, en Grèce ou en Californie, une réglementation et un contrat assurent aux partenaires de cette procréation particulière le respect de leurs droits. Pour la femme qui porte l’enfant, il s’agit de bénéficier de toute la sécurité nécessaire, afin de mener à bien la grossesse. Les parents demandeurs (parfois génétiques) doivent être pour leur part assurés de devenir les parents sociaux de l’enfant.
LES OPPOSANTS A LA GPA
Philippe Bas (Conseiller d'Etat, président du groupe de travail du Conseil d'État sur la bioéthique, ancien ministre), Luc Derepas, (Maître des requêtes, rapporteur général du groupe de travail), et Sylviane Agacinski (professeur de philosophie), argumentent de la façon suivante leur hostilité à la GPA.
Du côté de la « mère gestatrice », voici ce qui s’opposerait à la légalisation de la GPA:
- Cette femme ne pourrait efficacement être protégée contre la pression du besoin. «Dans les pays où elle est admise, qu'elle soit tolérée ou légale, la maternité pour autrui est toujours rémunérée, ouvertement ou sournoisement (sous le couvert de «dédommagements» ou de «compensations») importantes comme en Californie, ou très modestes comme en Inde, mais incitatrices pour des jeunes femmes démunies. Le «baby business» prospère avec la complicité de certains États. Le «marché procréatif» exploite partout des femmes pauvres et des chômeuses, et les mères porteuses disent toujours s'engager dans cette voie pour des raisons économiques (S. Agacinski). Ces femmes n’agissent en fait que pour des raisons économiques, la motivation d'altruisme relevant d'un idéal qu'aucune expérience étrangère ne vient sérieusement corroborer (Bas et Derepas).
- La GPA doit être proscrite car la grossesse et l'accouchement peuvent donner lieu à des accidents et à des problèmes de santé, être possible source de souffrances, de difficultés et de conflits. De plus, la «mère gestatrice» peut finalement vouloir assumer son rôle de mère. Entre toute future mère et l'enfant à naître, il se passe pendant la grossesse quelque chose d'important, quoique imparfaitement défini, qui ne peut être purement et simplement ignoré (Bas et Derepas).
- La grossesse, dit S. Agacinski, n'est ni une tâche ni une activité. C'est un événement biographique, et non simplement biologique. Demander à la femme de détacher sa vie organique de sa vie tout court, c'est la traiter comme une femelle animale que son éleveur destine à faire des petits, ou bien comme une machine à faire des bébés, en attendant le temps des utérus artificiels. La mère de substitution, ou mère porteuse, est celle à qui l'on demande de mettre ses organes au service d'autrui, comme si son ventre était un instrument de production et l'être humain qu'il porte un produit négociable.
Quant à la famille de la « mère gestatrice », elle peut être profondément choquée et perturbée par ces événements.
Du côté des enfants
- L'enfant retiré à la «mère gestatrice» fait l'objet d'un contrat comme s'il était un objet et connaît au début de sa vie un abandon qui va marquer son histoire personnelle.
- Le risque peut exister que l'enfant né ne «convienne» pas aux parents d'intention et subisse alors un double rejet.
- Quelle différence y-a-t-il entre cette pratique et l’adoption ? Selon S. Agacinski, «La demande biologique d'enfant, différente de la démarche d'adoption, conduit à vouloir «commanditer» un enfant, confectionné avec ses propres gènes. Grâce à la fécondation in vitro, un couple peut obtenir un embryon en laboratoire, à partir de ses propres gamètes, ou en recourant à un don d'ovocytes ou de sperme ».
Qu’en est-il du côté de ceux que le Conseil d’Etat appelle les «parents d’intention»?
On exprime certes de la compassion pour leurs difficultés à enfanter, mais on juge leur demande dangereuse. Ils sont en effet susceptibles de favoriser un «tourisme procréatif» à bon marché dans des pays en développement. La crainte est que la «demande d'enfant» qu'il faudrait satisfaire à tout prix, revînt à admettre «un droit à l'enfant, qu'on ne pourrait évidemment pas limiter aux femmes sans utérus» précise S. Agacinski.
Les opposants à la légalisation de cette pratique en France ont signé un texte intitulé «Mères porteuses, un plaidoyer pour la défense des plus vulnérables», et publié dans Le Figaro. Ce plaidoyer est signé par une centaine de personnalités de multiples horizons professionnels, intellectuels, confessionnels et politiques. Parmi elles : Laure Adler, Sylviane Agacinski, Françoise Barré-Sinoussi, Carole Bouquet, Boris Cyrulnik, Pr Bernard Debré, Catherine Dolto, Caroline Eliacheff, Pr René Frydman, Gisèle Halimi, Marin Karmitz, Pr Axel Kahn, Blandine Kriegel, Pr Olivier Lyon-Caen, Pr Luc Montagnier, Pr Marcel Rufo. La plupart des responsables catholiques partagent les arguments développés dans ce texte.
A la veille des états généraux de la bioéthique, le Conseil d'Etat s'est dit hostile à l'autorisation de la gestation pour autrui (GPA). Il a recommandé de maintenir l'interdiction des mères porteuses.
LES DEFENSEURS DE LA GPA
Dominique et Sylvie Mennesson (coprésidents de l'Association Clara et coauteurs d'Interdits d'enfants (éd. Michalon) et de l'Appel en faveur de la légalisation de la GPA en France), dont les deux filles ont été mises au monde en Californie par une mère porteuse ; Corine Pelluchon (Maître de conférences à l'université de Poitiers ; auteur de "L'Autonomie brisée", PUF); Nadine Morano, secrétaire d'Etat à la famille ; Ruwen Ogien (philosophe et directeur de recherche au CNRS) ont argumenté de la façon suivante la défense de la GPA.
En termes de droit
- Alors que l'infertilité due à une insuffisance ovarienne consécutive à une ménopause précoce ou à un traitement contre le cancer est prise en compte, les femmes atteintes de pathologies utérines les empêchant de porter, mais non de concevoir un enfant sont exclues des procréations médicales assistées. Cette différence de traitement pose un problème d'inégalité.
- Le principe d'indisponibilité du corps humain qui suppose que l’on ne dispose pas de son corps est suspendu dans le droit français, puisque le don – et non la vente - des produits et éléments corporels est autorisé. L’argument des «dérives marchandes» repose, selon Ruwen Ogien, sur un raisonnement biaisé, visible lorsqu’on le compare aux raisonnements politiques et moraux concernant le prélèvement d'organes. Il existe un vaste trafic d'organes dans le monde et des dérives marchandes massives dans ce domaine. Pourtant, l'existence de ces dérives n'a jamais servi d'argument politique ou moral contre le don d'organes. Dans le cas de la gestation pour autrui (GPA), on raisonne tout autrement. On affirme qu'il existe un marché des mères porteuses qui présente des caractères aussi répugnants que ceux du prélèvement d'organes. Mais on conclut que, pour éviter ces dérives, la gestation pour autrui doit être interdite même lorsqu'elle est proposée à titre gratuit, accompagnée médicalement, encadrée par des contrats clairement formulés et garantis par l'État. Pourquoi les dérives marchandes du prélèvement d'organes n'aboutissent-elles jamais à une demande d'interdiction du don d'organes, alors que les dérives marchandes de la gestation pour autrui servent de prétexte à persévérer dans son interdiction, même lorsqu'elle a tous les caractères d'un don?
En ce qui concerne l’intérêt des enfants
Le raisonnement des opposants à la GPA est également partial. On recommande de ne pas légaliser la gestation pour autrui car cela reviendrait à organiser un abandon à la naissance qui porterait préjudice à l'enfant. Or l’accouchement sous X qui existe en France permet à une femme de ne pas reconnaître l’enfant qu’elle a porté. R. Ogien se demande également pourquoi cet argument n'est pas appliqué à l'insémination artificielle avec donneur de sperme. On ne dit pas de l'enfant né d'un donneur de sperme qu'il est «abandonné» à la naissance ou dès la conception par le père génétique. Par ailleurs, si la femme porteuse abrite un embryon issu des gamètes des deux parents d’intention, pourquoi parler d’ «abandon» puisque ce sont les parents génétiques qui adoptent l'enfant à la naissance?
Sur la motivation des femmes porteuses
Pourquoi une Française ne serait-elle pas assez généreuse pour accepter, en toute conscience et après avoir donné son consentement éclairé, de porter, sans contrepartie financière, un enfant pour aider une autre femme ? Est-il moralement condamnable qu'une femme donne ses fonctions de gestation pour qu'une autre femme et son conjoint aient un enfant issu de leurs gamètes ? demandent S. et M. Mennesson.
C. Pelluchon remarque que l'absence de compensation - en dehors du remboursement des frais médicaux - et les risques liés à la grossesse rendent difficilement compréhensible par certains cet acte de générosité. Ce don, qui échappe à la logique du donnant-donnant, de l'échange, et qui n'implique aucune discussion sur la filiation de l'enfant et donc aucun abandon, est à peine croyable. Mais, si le droit n'exige pas la sainteté, si la loi ne nous demande pas d'être de Bons Samaritains, elle ne doit pas non plus l'empêcher.
C’est le même terme de «générosité» que N. Morano et le Pr Olivennes utilisent. Si une femme, dès lors qu'elle a déjà porté un enfant, accepte d'accompagner un couple en donnant de sa générosité, de sa vie, de son temps, pour lui offrir un enfant, pourquoi le lui refuser?
R. Ogien considère que traiter les femmes qui s'engagent dans la GPA de «fours à bébés», de «ventres», c'est-à-dire de simples moyens, objets, outils au service des intérêts d'autres personnes, généralement plus riches et plus éduquées, relève d’un paternalisme moralisateur. En effet, l'argument revient à considérer les femmes qui mettent leurs capacités reproductives à la disposition d'autrui ou bien comme des victimes dépourvues du moindre libre arbitre ou bien comme des perverses dénuées de tout sens moral.
Est-ce la meilleure façon de respecter leur dignité ? La dignité de ces femmes ne serait-elle pas mieux honorée si l’on partait du principe qu'elles s'efforcent d'agir de façon aussi juste et rationnelle que possible, sans intention de nuire à qui que ce soit, ni à elles-mêmes ni aux parents d'intention ou à l'enfant à naître?
Par ailleurs, l’hypothèse de troubles psychologiques importants chez la «mère porteuse» du fait qu'elle s'engagerait à «abandonner» un enfant qu'elle a porté pendant plusieurs mois et avec qui elle aurait développé toutes sortes de relations est contestable. Certes, une grossesse n'est jamais simple, il y a des risques de fausses couches, de baby blues, de porter un enfant malade. Mais, à supposer que la maternité pour autrui présente bien tous ces risques, les conclusions qu'il faudrait en tirer restent ouvertes au débat. N'est-ce pas aux personnes concernées de décider par elles-mêmes, après avoir eu accès à toute l'information nécessaire, si elles veulent prendre des risques physiques ou psychologiques pour venir en aide à un couple infertile?
ESSAI DE SYNTHÈSE
La femme porteuse n’est la mère ni au sens génétique, ni au sens social. La maternité et la paternité – la parentalité - sont dissociées de la sexualité, de la grossesse et de l’accouchement. Une femme peut être mère sans avoir porté un enfant, et une femme peut avoir porté un enfant sans être mère.
Il ne s'agit pas de nier l'importance du lien fœtal, mais de refuser qu'une certaine représentation biologique et psychologique de la gestation et de l'accouchement efface le sens de la maternité: la mère, comme le savent ceux qui adoptent, est celle qui élève l'enfant.
R. Ogien relève que l'argument de l'intérêt de l'enfant est assez mystérieux et son application peu évidente. Au fond, il vaudrait mieux ne pas naître du tout que naître d'une femme porteuse. Or les adversaires de la légalisation de la gestation pour autrui au nom de l'intérêt de l'enfant sont souvent en même temps les défenseurs les plus farouches du «droit à la vie». Ils avancent l'argument de l'intérêt de l'enfant pour justifier l'interdiction des mères porteuses, ainsi que pour exclure les gays, les lesbiennes et les femmes dites «trop âgées» de l'assistance médicale à la procréation. Mais ils l'ignorent complètement lorsqu'il s'agit de défendre le droit des mères à faire naître un enfant gravement handicapé et incurable en toute connaissance de cause, après diagnostic prénatal. Si la raison pour laquelle ils ne tiennent pas compte de l'argument de l'intérêt de l'enfant dans ce cas, c'est qu'on ne peut pas lui nuire en lui donnant la vie, pourquoi ne vaut-elle pas aussi pour les mères porteuses ? Est-il plus grave de naître avec le risque tout relatif de se sentir abandonné qu'avec n'importe quel autre handicap?
La question est de savoir si ne se cachent pas derrière ces arguments contre la GPA:
- Une représentation paternaliste, l'idée sous-jacente étant qu'il faudrait protéger les femmes d'elles-mêmes, comme si elles étaient incapables de savoir où est leur propre intérêt et de décider librement d’aider un couple.
- Une représentation naturaliste de la maternité, dans laquelle grossesse et maternité sont confondues. Or une femme peut souhaiter porter un enfant qui n’est pas «d’elle», l’accompagner et l’aimer durant la grossesse, sans vouloir être socialement sa mère.
- Une représentation homophobe, la volonté d'empêcher que les homosexuels puissent bénéficier un jour de la gestation pour autrui. La pensée straight serait ici à l’œuvre, ce qui pourrait expliquer le dogmatisme des adversaires de la gestation pour autrui et leur refus radical de toute forme de compromis. Rappelons ici la phrase de S. Agacinski sur le risque de la légalisation de la GPA: «… un droit à l'enfant, qu'on ne pourrait évidemment pas limiter aux femmes sans utérus».












