dimanche 31 mai 2009

"Mères porteuses" ou "gestation pour autrui"


«Mères porteuses» ou «gestation pour autrui»
Éléments d’une controverse

Par Monica


Une question est aujourd’hui objet de controverses passionnées en France. Elle concerne les «mères porteuses», selon les uns, «la gestation pour autrui», selon les autres, dont il s’agirait de légaliser certains aspects.

De quoi s’agit-il ? De permettre à des couples, dont la femme n’a pas d’utérus, de recourir à une femme tierce afin qu’elle porte, dans son propre utérus, l’embryon conçu à partir de leurs gamètes, ou d’un don de gamètes. La gestation pour autrui (GPA) désigne à la fois la procréation pour autrui, où un embryon constitué grâce à un don d'ovocytes est implanté dans l'utérus d’une femme, et la gestation pour autrui où l'embryon est issu des gamètes du couple demandeur, et porté par une femme. Dans le second cas, la gestation pour autrui permet la continuité de la filiation, ce qui n’est pas le cas lorsqu'il y a don de gamètes ou d'embryon.

Si les parents génétiques et sociaux de l’enfant peuvent avoir la même identité, en revanche la femme qui porte l’enfant n’est jamais la génitrice. Lorsqu’elle accouche, l’enfant est adopté par le couple de parents (dont l’un ou les deux sont géniteurs). Cette procédure de procréation est un acte médicalement assisté.

Cette pratique existe déjà dans certains pays. Au Royaume-Uni, en Grèce ou en Californie, une réglementation et un contrat assurent aux partenaires de cette procréation particulière le respect de leurs droits. Pour la femme qui porte l’enfant, il s’agit de bénéficier de toute la sécurité nécessaire, afin de mener à bien la grossesse. Les parents demandeurs (parfois génétiques) doivent être pour leur part assurés de devenir les parents sociaux de l’enfant.

LES OPPOSANTS A LA GPA

Philippe Bas (Conseiller d'Etat, président du groupe de travail du Conseil d'État sur la bioéthique, ancien ministre), Luc Derepas, (Maître des requêtes, rapporteur général du groupe de travail), et Sylviane Agacinski (professeur de philosophie), argumentent de la façon suivante leur hostilité à la GPA.

Du côté de la « mère gestatrice », voici ce qui s’opposerait à la légalisation de la GPA:

- Cette femme ne pourrait efficacement être protégée contre la pression du besoin. «Dans les pays où elle est admise, qu'elle soit tolérée ou légale, la maternité pour autrui est toujours rémunérée, ouvertement ou sournoisement (sous le couvert de «dédommagements» ou de «compensations») importantes comme en Californie, ou très modestes comme en Inde, mais incitatrices pour des jeunes femmes démunies. Le «baby business» prospère avec la complicité de certains États. Le «marché procréatif» exploite partout des femmes pauvres et des chômeuses, et les mères porteuses disent toujours s'engager dans cette voie pour des raisons économiques (S. Agacinski). Ces femmes n’agissent en fait que pour des raisons économiques, la motivation d'altruisme relevant d'un idéal qu'aucune expérience étrangère ne vient sérieusement corroborer (Bas et Derepas).

- La GPA doit être proscrite car la grossesse et l'accouchement peuvent donner lieu à des accidents et à des problèmes de santé, être possible source de souffrances, de difficultés et de conflits. De plus, la «mère gestatrice» peut finalement vouloir assumer son rôle de mère. Entre toute future mère et l'enfant à naître, il se passe pendant la grossesse quelque chose d'important, quoique imparfaitement défini, qui ne peut être purement et simplement ignoré (Bas et Derepas).

- La grossesse, dit S. Agacinski, n'est ni une tâche ni une activité. C'est un événement biographique, et non simplement biologique. Demander à la femme de détacher sa vie organique de sa vie tout court, c'est la traiter comme une femelle animale que son éleveur destine à faire des petits, ou bien comme une machine à faire des bébés, en attendant le temps des utérus artificiels. La mère de substitution, ou mère porteuse, est celle à qui l'on demande de mettre ses organes au service d'autrui, comme si son ventre était un instrument de production et l'être humain qu'il porte un produit négociable.

Quant à la famille de la « mère gestatrice », elle peut être profondément choquée et perturbée par ces événements.

Du côté des enfants
- L'enfant retiré à la «mère gestatrice» fait l'objet d'un contrat comme s'il était un objet et connaît au début de sa vie un abandon qui va marquer son histoire personnelle.

- Le risque peut exister que l'enfant né ne «convienne» pas aux parents d'intention et subisse alors un double rejet.

- Quelle différence y-a-t-il entre cette pratique et l’adoption ? Selon S. Agacinski, «La demande biologique d'enfant, différente de la démarche d'adoption, conduit à vouloir «commanditer» un enfant, confectionné avec ses propres gènes. Grâce à la fécondation in vitro, un couple peut obtenir un embryon en laboratoire, à partir de ses propres gamètes, ou en recourant à un don d'ovocytes ou de sperme ».

Qu’en est-il du côté de ceux que le Conseil d’Etat appelle les «parents d’intention»?
On exprime certes de la compassion pour leurs difficultés à enfanter, mais on juge leur demande dangereuse. Ils sont en effet susceptibles de favoriser un «tourisme procréatif» à bon marché dans des pays en développement. La crainte est que la «demande d'enfant» qu'il faudrait satisfaire à tout prix, revînt à admettre «un droit à l'enfant, qu'on ne pourrait évidemment pas limiter aux femmes sans utérus» précise S. Agacinski.

Les opposants à la légalisation de cette pratique en France ont signé un texte intitulé «Mères porteuses, un plaidoyer pour la défense des plus vulnérables», et publié dans Le Figaro. Ce plaidoyer est signé par une centaine de personnalités de multiples horizons professionnels, intellectuels, confessionnels et politiques. Parmi elles : Laure Adler, Sylviane Agacinski, Françoise Barré-Sinoussi, Carole Bouquet, Boris Cyrulnik, Pr Bernard Debré, Catherine Dolto, Caroline Eliacheff, Pr René Frydman, Gisèle Halimi, Marin Karmitz, Pr Axel Kahn, Blandine Kriegel, Pr Olivier Lyon-Caen, Pr Luc Montagnier, Pr Marcel Rufo. La plupart des responsables catholiques partagent les arguments développés dans ce texte.
A la veille des états généraux de la bioéthique, le Conseil d'Etat s'est dit hostile à l'autorisation de la gestation pour autrui (GPA). Il a recommandé de maintenir l'interdiction des mères porteuses.


LES DEFENSEURS DE LA GPA

Dominique et Sylvie Mennesson (coprésidents de l'Association Clara et coauteurs d'Interdits d'enfants (éd. Michalon) et de l'Appel en faveur de la légalisation de la GPA en France), dont les deux filles ont été mises au monde en Californie par une mère porteuse ; Corine Pelluchon (Maître de conférences à l'université de Poitiers ; auteur de "L'Autonomie brisée", PUF); Nadine Morano, secrétaire d'Etat à la famille ; Ruwen Ogien (philosophe et directeur de recherche au CNRS) ont argumenté de la façon suivante la défense de la GPA.

En termes de droit

- Alors que l'infertilité due à une insuffisance ovarienne consécutive à une ménopause précoce ou à un traitement contre le cancer est prise en compte, les femmes atteintes de pathologies utérines les empêchant de porter, mais non de concevoir un enfant sont exclues des procréations médicales assistées. Cette différence de traitement pose un problème d'inégalité.

- Le principe d'indisponibilité du corps humain qui suppose que l’on ne dispose pas de son corps est suspendu dans le droit français, puisque le don – et non la vente - des produits et éléments corporels est autorisé. L’argument des «dérives marchandes» repose, selon Ruwen Ogien, sur un raisonnement biaisé, visible lorsqu’on le compare aux raisonnements politiques et moraux concernant le prélèvement d'organes. Il existe un vaste trafic d'organes dans le monde et des dérives marchandes massives dans ce domaine. Pourtant, l'existence de ces dérives n'a jamais servi d'argument politique ou moral contre le don d'organes. Dans le cas de la gestation pour autrui (GPA), on raisonne tout autrement. On affirme qu'il existe un marché des mères porteuses qui présente des caractères aussi répugnants que ceux du prélèvement d'organes. Mais on conclut que, pour éviter ces dérives, la gestation pour autrui doit être interdite même lorsqu'elle est proposée à titre gratuit, accompagnée médicalement, encadrée par des contrats clairement formulés et garantis par l'État. Pourquoi les dérives marchandes du prélèvement d'organes n'aboutissent-elles jamais à une demande d'interdiction du don d'organes, alors que les dérives marchandes de la gestation pour autrui servent de prétexte à persévérer dans son interdiction, même lorsqu'elle a tous les caractères d'un don?

En ce qui concerne l’intérêt des enfants

Le raisonnement des opposants à la GPA est également partial. On recommande de ne pas légaliser la gestation pour autrui car cela reviendrait à organiser un abandon à la naissance qui porterait préjudice à l'enfant. Or l’accouchement sous X qui existe en France permet à une femme de ne pas reconnaître l’enfant qu’elle a porté. R. Ogien se demande également pourquoi cet argument n'est pas appliqué à l'insémination artificielle avec donneur de sperme. On ne dit pas de l'enfant né d'un donneur de sperme qu'il est «abandonné» à la naissance ou dès la conception par le père génétique. Par ailleurs, si la femme porteuse abrite un embryon issu des gamètes des deux parents d’intention, pourquoi parler d’ «abandon» puisque ce sont les parents génétiques qui adoptent l'enfant à la naissance?


Sur la motivation des femmes porteuses

Pourquoi une Française ne serait-elle pas assez généreuse pour accepter, en toute conscience et après avoir donné son consentement éclairé, de porter, sans contrepartie financière, un enfant pour aider une autre femme ? Est-il moralement condamnable qu'une femme donne ses fonctions de gestation pour qu'une autre femme et son conjoint aient un enfant issu de leurs gamètes ? demandent S. et M. Mennesson.

C. Pelluchon remarque que l'absence de compensation - en dehors du remboursement des frais médicaux - et les risques liés à la grossesse rendent difficilement compréhensible par certains cet acte de générosité. Ce don, qui échappe à la logique du donnant-donnant, de l'échange, et qui n'implique aucune discussion sur la filiation de l'enfant et donc aucun abandon, est à peine croyable. Mais, si le droit n'exige pas la sainteté, si la loi ne nous demande pas d'être de Bons Samaritains, elle ne doit pas non plus l'empêcher.

C’est le même terme de «générosité» que N. Morano et le Pr Olivennes utilisent. Si une femme, dès lors qu'elle a déjà porté un enfant, accepte d'accompagner un couple en donnant de sa générosité, de sa vie, de son temps, pour lui offrir un enfant, pourquoi le lui refuser?

R. Ogien considère que traiter les femmes qui s'engagent dans la GPA de «fours à bébés», de «ventres», c'est-à-dire de simples moyens, objets, outils au service des intérêts d'autres personnes, généralement plus riches et plus éduquées, relève d’un paternalisme moralisateur. En effet, l'argument revient à considérer les femmes qui mettent leurs capacités reproductives à la disposition d'autrui ou bien comme des victimes dépourvues du moindre libre arbitre ou bien comme des perverses dénuées de tout sens moral.

Est-ce la meilleure façon de respecter leur dignité ? La dignité de ces femmes ne serait-elle pas mieux honorée si l’on partait du principe qu'elles s'efforcent d'agir de façon aussi juste et rationnelle que possible, sans intention de nuire à qui que ce soit, ni à elles-mêmes ni aux parents d'intention ou à l'enfant à naître?

Par ailleurs, l’hypothèse de troubles psychologiques importants chez la «mère porteuse» du fait qu'elle s'engagerait à «abandonner» un enfant qu'elle a porté pendant plusieurs mois et avec qui elle aurait développé toutes sortes de relations est contestable. Certes, une grossesse n'est jamais simple, il y a des risques de fausses couches, de baby blues, de porter un enfant malade. Mais, à supposer que la maternité pour autrui présente bien tous ces risques, les conclusions qu'il faudrait en tirer restent ouvertes au débat. N'est-ce pas aux personnes concernées de décider par elles-mêmes, après avoir eu accès à toute l'information nécessaire, si elles veulent prendre des risques physiques ou psychologiques pour venir en aide à un couple infertile?


ESSAI DE SYNTHÈSE

La femme porteuse n’est la mère ni au sens génétique, ni au sens social. La maternité et la paternité – la parentalité - sont dissociées de la sexualité, de la grossesse et de l’accouchement. Une femme peut être mère sans avoir porté un enfant, et une femme peut avoir porté un enfant sans être mère.

Il ne s'agit pas de nier l'importance du lien fœtal, mais de refuser qu'une certaine représentation biologique et psychologique de la gestation et de l'accouchement efface le sens de la maternité: la mère, comme le savent ceux qui adoptent, est celle qui élève l'enfant.

R. Ogien relève que l'argument de l'intérêt de l'enfant est assez mystérieux et son application peu évidente. Au fond, il vaudrait mieux ne pas naître du tout que naître d'une femme porteuse. Or les adversaires de la légalisation de la gestation pour autrui au nom de l'intérêt de l'enfant sont souvent en même temps les défenseurs les plus farouches du «droit à la vie». Ils avancent l'argument de l'intérêt de l'enfant pour justifier l'interdiction des mères porteuses, ainsi que pour exclure les gays, les lesbiennes et les femmes dites «trop âgées» de l'assistance médicale à la procréation. Mais ils l'ignorent complètement lorsqu'il s'agit de défendre le droit des mères à faire naître un enfant gravement handicapé et incurable en toute connaissance de cause, après diagnostic prénatal. Si la raison pour laquelle ils ne tiennent pas compte de l'argument de l'intérêt de l'enfant dans ce cas, c'est qu'on ne peut pas lui nuire en lui donnant la vie, pourquoi ne vaut-elle pas aussi pour les mères porteuses ? Est-il plus grave de naître avec le risque tout relatif de se sentir abandonné qu'avec n'importe quel autre handicap?

La question est de savoir si ne se cachent pas derrière ces arguments contre la GPA:

- Une représentation paternaliste, l'idée sous-jacente étant qu'il faudrait protéger les femmes d'elles-mêmes, comme si elles étaient incapables de savoir où est leur propre intérêt et de décider librement d’aider un couple.

- Une représentation naturaliste de la maternité, dans laquelle grossesse et maternité sont confondues. Or une femme peut souhaiter porter un enfant qui n’est pas «d’elle», l’accompagner et l’aimer durant la grossesse, sans vouloir être socialement sa mère.

- Une représentation homophobe, la volonté d'empêcher que les homosexuels puissent bénéficier un jour de la gestation pour autrui. La pensée straight serait ici à l’œuvre, ce qui pourrait expliquer le dogmatisme des adversaires de la gestation pour autrui et leur refus radical de toute forme de compromis. Rappelons ici la phrase de S. Agacinski sur le risque de la légalisation de la GPA: «… un droit à l'enfant, qu'on ne pourrait évidemment pas limiter aux femmes sans utérus».

vendredi 22 mai 2009

Laïcité et statut des femmes


Ne touchez pas à la laïcité!

Par Caroline Pinet


Et voilà, au travers du rapport Cherrier, le retour de l’idée de faire entrer au Conseil Économique, Social et Environnemental - institution relevant de la Constitution de notre République laïque -, des personnalités en fonction de leur appartenance religieuse et (pour faire bonne mesure?) de leur appartenance à certains mouvements philosophiques. Ou encore, pour éviter un tollé, de prévoir par la Loi organique “ la possibilité pour le CESE, voire l’obligation lorsque l’objet du débat le justifie, de consulter les cultes et les mouvements philosophiques reconnus, et leur demander leurs contributions sur certains sujets, notamment d’ordre éthique.”.

Justifier ce conseil par “ Il n’est pas inutile de rappeler le rôle de certains mouvements philosophiques dans l’inspiration de dispositions législatives qui ont concerné la vie des femmes.” est a minima invraisemblable et méprisant pour ces générations de femmes qui ont dû se battre pas à pas pour que leurs vies cessent d’être un long chapelet d’indignité.

Dire aujourd’hui que l’évolution du droit des femmes relève du domaine de conceptions philosophiques particulières - auquel on pourrait donc légitimement opposer d’autres conceptions philosophiques ou cultuelles - est indigne et ouvre des portes inacceptables. C’est nier le caractère universel de cette égalité qui reste encore inachevée. C’est revenir... à la philosophie des Lumières, à la Déclaration universelle des droits de l’homme et du Citoyen initiale, qui excluaient les femmes, juste la moitié de l’humanité.

Par ailleurs, mettre en parallèle philosophie (en principe basée sur des raisonnements et leurs évolutions au fil de l’évolution de l’humanité) et religion (basée sur la foi et arrêtée aux textes anciens ou leurs diverses interprétations plus ou moins strictes) c’est mettre un pied sur la pente savonneuse des créationnistes qui réclament que leur croyance (la Genèse au pied de la lettre) soit considérée sur le même plan scientifique que la théorie de l’évolution.

On n’en est pas là, penseront certains, et la philosophie n'est pas une science. Certes, mais il a suffi de 20 ans pour que les Américains en soient là après un peu de démagogie racoleuse de Reagan, disant que finalement il préférait descendre d’Adam et Ève plutôt que d’un singe, pour rouvrir la porte des confusions et donner voix officielle aux théoriciens étriqués.

Dans sa grande “lucidité” le rédacteur du rapport poursuit en expliquant qu’ “Il serait vain de nier l’influence de mouvements religieux – dès lors qu’ils respectent les principes de la tolérance – dans l’apaisement de certaines tensions communautaires.”

Un “mouvement” religieux qui ne tolère pas que les femmes puissent avoir accès aux mêmes états que les hommes, au point de menacer d’excommunication ceux qui osent ordonner une femme, ne peut être qualifié de tolérant. Oserait-on demander “notamment sur les sujets éthiques” l’avis de groupes qui prônent l’interdiction de l’accès à certaines fonctions des personnes de couleur? Rien ne justifie que l’ostracisme envers les femmes ne soit pas condamné par la République avec autant de vigueur que l’est - heureusement- celui à l’égard de toutes autres catégories de personnes.

Arguer de la capacité des mouvements religieux d’apaiser certaines tensions communautaires pour justifier leur entrée au CESE revient à acter la pertinence de renoncer aux droits républico-régaliens pour les remettre entre les mains des diverses communautés religieuses plutôt que de chercher à résoudre les problèmes qui conduisent aux tensions... Le transfert des compétences de police à des sociétés privées que le récent Livre Blanc de Mme Alliot-Marie préconise doit-il s’étendre à terme à des “polices confessionnelles”?

Accepter l’entrée des représentants des groupes religieux au sein de nos institutions et du débat républicain, c’est accepter la prise en compte de leurs rapports à la vie, lequel est à la base du ”sort” qu’ils réservent aux femmes.

Alors même que la laïcité reste la règle, on a déjà pu voir un jugement rendu en tenant compte de l’appartenance religieuse des personnes concernées et une Ministre, oubliant l’égalité en droit des citoyens et citoyennes de ce pays, trouver cela normal. Normal d’ouvrir la porte aux procédures de répudiation.... Notre laïcité - et les réactions citoyennes - a permis de recadrer ce jugement sur le plan de l’égalité. Qu’en sera-t-il demain si nous mettons le doigt dans l’engrenage aujourd’hui?

Défendre la laïcité, ce n’est pas rentrer dans le débat par définition sans fin de l’existence ou non d’un Dieu, quel que soit le nom qui lui est donné. C’est respecter tous les croyants en continuant à maintenir les religions dans la sphère privée.

Défendre la laïcité c’est refuser d’entrer dans le jeu du rapport à la vie et des exigences des représentants de croyants, chemin dans lequel nombre de croyants ne les suivent même pas.

Ne pas défendre aujourd’hui la laïcité c’est, n’en doutons pas, mettre à mal la dignité de toutes les femmes, croyantes ou pas. C’est une raison plus que largement suffisante de refuser fermement que l’on s’attaque à elles de quelque façon que ce soit.

Nous devons être très nombreux et ô combien nombreuses à réagir très vite contre cette nouvelle attaque que nous ne pouvons considérer comme anodine car aucune brèche dans la laïcité ne le sera.

(Rapport Cherrier à télécharger à l’adresse suivante:
http://www.elysee.fr/documents/index.php?lang=fr&mode=view&cat_id=8&press_id=2228) . Vous trouverez le paragraphe objet de mon courroux et justifiant mon appel page 18.


Billet publié le 17 Janvier 2008 sur Mediapart

jeudi 21 mai 2009

L'éviction prénatale des filles en Asie


L'éviction prénatale des filles en Asie

par Monica



Certains pays d'Asie pratiquent des "avortements sélectifs". Connue en Chine et en Inde, l’éviction prénatale des filles se développe au Vietnam, où le sexe ratio à la naissance (le nombre de garçons nés pour cent filles) est monté à 112 en 2007, sept points au-dessus du taux habituel de 105.

C'est ce que montre le démographe Christophe Z. Guilmoto, directeur de recherche au Centre population et développement, à Paris, dans une étude publiée par la revue scientifique en ligne Plos One.

Les seuls chiffres disponibles jusque-là au Vietnam dataient du recensement de 1999, qui ne révélait aucune anomalie. Des données plus récentes montrent, à partir de 2004, une augmentation linéaire et significative du nombre de garçons.

Comment expliquer ce changement ?

L’explication la plus facile est de dire que c’est à cause du contrôle des naissances imposé par les gouvernements chinois et vietnamiens. Depuis des années, le gouvernement vietnamien limite les naissances à deux enfants par famille. Or les garçons ont un rôle social et religieux plus important que les filles : ils représentent la lignée, le clan. Le souhait d’avoir des garçons plutôt que des filles est donc ancestral, et l’avortement est depuis longtemps une pratique courante au Vietnam.

L’éviction prénatale «contrôlée» des filles est cependant devenue possible grâce à la technologie médicale, l’utilisation des appareils d'échographie se généralisant à partir de 2000. En Chine, où la limitation du nombre des naissances est plus sévère qu'au Vietnam, et où la pratique de l'échographie s'est développée dès 1982, le sexe ratio atteignait 120 en 2005, voire 130 dans les provinces de Jiangxi, Anhui et Shaanxi.

Mais le phénomène touche aussi l'Inde, qui ne pratique ni le contrôle ni la limitation du nombre des naissances. Le sexe ratio moyen en Inde est de 113, avec de grosses différences régionales. Dans le Punjab, le sexe ratio était de 125 en 2005, sans pression politique pour le contrôle des naissances. Même dans la capitale, Delhi, il est supérieur à 120.

On observe aussi un sexe ratio élevé, en dehors de toute politique de contrôle, à Taïwan et à Singapour, au Pakistan et au Bangladesh. Enfin, on découvre une hausse du sexe ratio dans le sud du Caucase, en Arménie, en Géorgie, en Azerbaïdjan, où il est monté jusqu'à 115 en 2000. La tendance est identique, à un niveau plus faible, en Albanie et au Monténégro.


Quelles sont les conséquences de la préférence pour les garçons ?

La conséquence en temps réel, c'est que l'ensemble de la société encourage une discrimination sexuelle originelle. Le sexisme devient une norme inscrite dans les pratiques sociales.

Vingt ou vingt-cinq ans plus tard, le manque de filles perturbe le «marché matrimonial», dans des sociétés où le mariage est incontournable. Les hommes qui ont du mal à trouver une épouse doivent aller chercher ailleurs. Les femmes sont incitées à migrer vers les villes et des zones plus privilégiées, voire des pays voisins, où le manque de femmes leur donne une chance de trouver des maris de rang social supérieur.


Quelles vont en être les conséquences ?

Selon Guilmoto, les systèmes sociaux vont s'adapter. Le non-mariage va devoir être reconnu comme une trajectoire de vie normale, ce qui est encore très mal accepté en Asie. En Inde, notamment au Punjab, la pénurie de femmes a aussi commencé à fissurer la barrière des castes : des hommes épousent des femmes issues de castes inférieures, ce qui était totalement impensable il y a peu.


Ce phénomène est-il durable ?

Certains chercheurs, optimistes, prévoient en Chine, en Inde et dans le Caucase une baisse du sexe ratio, qui préfigurerait selon eux la fin d'un cycle. L’éviction prénatale des filles serait donc une «aberration temporaire». Ces chercheurs observent qu'en Corée du Sud, le sexe ratio a grimpé comme en Chine, avant de revenir à la normale en 2007.


Qu’est-ce qui a permis de rétablir l’équilibre en Corée du Sud ?

- L'évolution de la société, permettant aux femmes accéder à l'éducation, au marché du travail.

- L'action du gouvernement, qui a réformé la politique de la famille et déployé un arsenal répressif contre cette sélection des naissances.

Bref, ya qu’à …

mercredi 20 mai 2009

Gauche contre droite.


Gauche contre droite

(extraits d‘un billet de blog)

par Melchior



Ce sont les révolutionnaires français - et leurs opposants - qui ont créé la notion en 1789, les députés à la Constituante favorables au mouvement révolutionnaire siégeant à droite dans l’Assemblée (donc à gauche pour le bureau) et les partisans du maintien des prérogatives royales siégeant à gauche (donc à droite pour le bureau). On avait alors une opposition nette et compréhensible entre la gauche de mouvement et la droite de conservation (...).

Au cours du XIXème siècle on observe un glissement, au fur à mesure de l’évolution du paysage politique: il y a toujours la droite du parti de l’Ordre établi (pas juste…) contre la gauche du parti du Mouvement qui cherche à établir des structures nouvelles, mais Ordre et Mouvement sont incarnés par des courants différents: à l’opposition conservateurs vs libéraux tend à se substituer l’opposition conservateurs + libéraux (ou libéraux devenant conservateurs) vs républicains-démocrates se tournant vers le socialisme.

Il devient manifeste, avec l’avènement du Suffrage Universel (masculin) que l’opposition fondamentale est entre les deux classes non moins fondamentales de la société: le Capital et le Travail. Sont alors de droite (plus ou moins) ceux qui défendent les intérêts des capitalistes et des possédants en général, sont de gauche ceux qui défendent les intérêts des travailleurs (des «producteurs») et autres classes fédérées par l’idéal démocrate et républicain.

Vient alors compliquer l’analyse l’irruption du marxisme politique, qui infléchit la définition précédente sur deux points: l’organisation sociale, l’attitude envers l’Etat. Le cours inéluctable de l’Histoire conduisant à la collectivisation des moyens de production, au Plan central et à la dictature du Prolétariat, sont de gauche les gens et les politiques qui y mènent, de droite ceux qui s’y opposent, en particulier les partisans de l’économie de marché, vendus aux bourgeois.

La gauche par excellence est communiste, la gauche non communiste est une gauche de raccroc, suspecte même à ses propres yeux: elle subit la pression idéologique qu’exerce sur elle la gauche communiste, et l’admet souvent, battant sa coulpe et promettant de s’amender (avec de curieux phénomènes de compensation: un anticléricalisme plus virulent par exemple, comme pour se rattraper en faisant sonner sa différence).

L’effondrement du communisme - et sans doute aussi la montée du souci écologique - a entraîné une assez complète réorganisation, chez les gens de gauche, de la manière de se penser eux-mêmes. Avec la reconnaissance, tardive, mais, on peut l’espérer, résolue, de l’économie de marché sociale et écologique, c’est un véritable changement de logiciel qui s’opère.

Il est clair à présent que, le choix se restreignant, l’alternative droite/gauche se concentre sur la manière et la finalité de la régulation de l’économie de marché.

Pour les partisans de la régulation à droite, le but est de maintenir l’investissement prometteur de profits, le maintien de la consommation n’étant qu’un moyen au service de ce but;
pour ceux de la régulation à gauche, de l’économie de marché sociale et écologique, le but est l’amélioration du bien-être et des consommations tant collectives qu’individuelles des masses, l’investissement et les profits n’étant qu’un moyen au service de cet objectif. (…)

Mais voilà, lorsque l’on installe un logiciel nouveau, il arrive que l’on oublie de désinstaller correctement l’ancien, et que l’on laisse subsister des restes de ce dernier, qui viennent perturber le raisonnement. Il demeure chez beaucoup de gens (qui acceptent pourtant l’économie de marché et le réformisme) l’idée que, malgré tout, ceux qui continuent à lorgner du côté des solutions «marxistes» seraient plus à gauche que les autres. Cela repose d’ailleurs sur un malentendu: ces «gens plus à gauche» sont souvent très étatistes voire un brin nationalistes, et voient dans l’Etat national «bourgeois» un rempart contre ce qui est pour eux une dérive droitière, ce qui aurait fait hurler de rire ou de colère, selon son humeur du jour, le vénérable prophète.

Comment résoudre ce problème de la désinstallation incomplète ? (…) Ce qui est «de gauche», c’est l’innovation et l’audace. Ce qui est à droite, c’est le repli timoré sur les vestiges des mondes disparus.

dimanche 17 mai 2009

Bris de mots: une mise à jour observatrice


Bris de mots: une mise à jour observatrice

par Monica


J'avais écrit l'année dernière un petit texte pour rire, sur la politique d'"ouverture fromagère" de Sarkozy (publié dans ce Blog). Le président ramassait des croûtes de fromages chez ses concurrents (de gauche) et, aidé par son Maître Fromager (Maître Guano), il produisait une pâte méconnaissable.

Mais voici que le Fromager a dernièrement capturé une nouvelle prise (oserais-je écrire à pâte molle?: j'ose): Jean Daniel, du Nouvel Observateur, contribuant un peu plus à un phénomène que nous observons chaque jour: la gauche ne sait plus où elle habite.

Après un déjeuner avec le président, Jean Daniel a écrit un texte, d'où il ressort que Sarkozy:
- est un "président très présent mais nullement survolté, aux traits pleins, rassérénés et apaisés, toujours prompt à la riposte mais laissant volontiers parler, économe de ses gestes". "Nulle trace de ressentiment dans ses propos". "aucun jugement désagréable. Pas même sur les médias".

- n'est nullement stressé, jamais déprimé."La dépression vient, selon lui, d'un rêve non réalisé (Fabius, Juppé) ou bien lorsque cesse l'exercice du pouvoir (Giscard, Mitterrand, Chirac). Il est déjà, quant à lui, préparé à une telle échéance. L'idée de se représenter dans trois ans lui est, assure-t-il, complètement étrangère. N'a-t-il pas de lui-même, sans que personne ne lui en inspire le projet, limité le pouvoir à deux mandats?" "Il répond à l'avance à l'objection selon laquelle se représenter pourrait constituer un devoir en disant que nul n'est indispensable, nul n'est irremplaçable, il se trouvera toujours quelqu'un de valable pour lui succéder dans trois ans."

- "n'estime pas que son tort principal soit l'exercice plein, entier et assumé des responsabilités. « Les grandes choses, on les décide seul car le consensus interdit l'audace. Reste que les grandes réformes, comme la décolonisation ou l'élection au suffrage universel, sont nécessairement impopulaires au départ puisqu'elles modifient le cours des choses»

- ne s'inquiète pas de son impopularité. "De toute façon, ajoute-t-il, la crise va m'aider car les Français ne voient personne d'autre pour y faire face et, à la condition qu'il reprenne lui-même la concertation et la communication, en particulier sur l'Université et la santé, ils comprendront mieux qu'avant l'urgence des grandes réformes. En tout cas, la crise lui permet d'affirmer qu'il n'appartient plus à un seul camp, et en tout cas pas à la droite".

- est très proche des syndicats. "Je suis le président qui a eu le plus de contacts avec les syndicats. Je fais le plus grand cas de ce qu'ils me disent. J'apprécie le secrétaire général de la CGT. Nous ne sommes pas d'accord, mais je l'apprécie. » Sarkozy est très fier de son nouveau projet social : il veut mettre en place dès septembre un système où tout licencié économique se verra garantir son salaire pendant un an en échange d'une formation qualifiante. Il ne veut pas de « faux filets de sécurité, type RMI ».

- est en train d'entrer dans l'histoire« Tandis que notre déjeuner se termine, nous nous disons que nous n'avons pas encore tout à fait percé le secret de ce président jeune et ludiquement impétueux, si peu conforme à ceux qui l'ont précédé dans ce palais et qui, en dépit de ce qu'il dit avec sincérité, joue avec volupté à imprimer sa marque dans l'histoire. »

La question est de savoir pourquoi, à l'heure où des réformes menées sans concertation secouent gravement notre société, contestées par les personnes directement impliquées, tant de personnalités de gauche livrent de tels portraits de Sarkozy, parfois proches du cirage de pompes.

Relevons cette étrange phrase:"L'idée de se représenter dans trois ans lui est, assure-t-il, complètement étrangère. N'a-t-il pas de lui-même, sans que personne ne lui en inspire le projet, limité le pouvoir à deux mandats?"
Deux mandats: mais c'est ce qu'il pourrait aisément faire, avec sa "limitation". Comment se fait-il que Jean Daniel n'ait pas relevé cet étrange énoncé ?

Cela est le signe probable qu'une logique binaire et manichéenne destructrice s'est emparée de l'opposition, qui pratique soit un anti-sarkozysme primaire et viscéral, soit une adhésion sans distance avec le pouvoir - Kouchner votera UMP aux Européennes et Allègre rend sa carte du PS...

En fait d'"ouverture", il s'agit d'un basculement de la gauche vers la droite.

L'anti-sarkozysme et le basculement de la gauche vers la droite sont les deux faces (et les deux farces au fromage)de la même médaille.

L'impasse dont il faut sortir au plus vite...

Un bashing misogyne-colonial: Dior et Dati


Un bashing misogyne-colonial: Dior et Dati

par Monica


Blandine Grosjean a publié sur Slate.fr un texte très intéressant concernant Rachida Dati, que l'on pourrait intituler, pour reprendre le titre de Farid, Les médias français et la femme arabe.

Quoi que l'on puisse penser de la démarche politique de R. Dati, il est clair que le traitement médiatique dont elle pâtit met en jeu des stéréotypes très discriminants, à l'encontre des femmes et des personnes "d'origine arabe". Ce traitement rappelle le bashing à dominante misogyne dont Ségolène Royal est constamment l'objet.
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Rachida en Dior. C'est une allitération qui fait sauter la tête d'un tas de journalistes; ils s'en repaissent, ulcérés. S'ils (si elles) n'en concevaient pas tant d'indignation elles en ricaneraient, comme certaines de nos mères raillaient les Janine et les Micheline qui disaient «la voiture à mon père», «je vais au docteur» mais tenaient à inscrire leur filles au Conservatoire. Et pas aux majorettes.

Le problème avec Rachida, c'est qu'elle ne dit pas «je vais au docteur», ni «je retourne au bled», et que la robe Dior, elle la porte bien mieux que la plupart de mes consœurs ne le feraient, si elles avaient la chance de représenter notre beau pays. Personne ne se réjouit que la garde des Sceaux défende avec autant d'appétit et de chien les couleurs de la Haute couture française. Elle est belle, d'une beauté étrange, typée, revêche parfois, et on ne le souligne guère. Entre journalistes, on raconte qu'elle ne rend pas les robes que les grandes maisons lui prêtent, il y a toujours quelqu'un qui connaît quelqu'un qui lui a dit que chez Dior, ou chez Chanel, quelqu'un a affirmé, mais ce n'est jamais sourcé.

Ça colle juste avec ce sentiment qu'elle a usurpé le privilège de s'habiller en princesse et TOUT le reste.

En France, on aime — les journalistes se croyant féministes surtout — les femmes arabes courageuses qui militent contre le voile et les mariages forcés, s'habillent moderne mais pas trop mode et nous invitent à manger le couscous lorsqu'on fait un reportage sur les sales gosses de banlieues (leurs voisins, leurs frères, leurs fils). Dans un sens, Fadela Amara correspond mieux à ce qu'on attend d'une Arabe qui s'intègre en restant à sa place.

Blandine Grosjean précise qu'elle ne parle nullement du bilan politique ou gouvernemental de Dati, qu'elle n'apprécie pas, mais de la robe Dior et de ses avatars, dont elle décrit d'une façon percutante la dimension fantasmatique qu'elle appelle "érotico-coloniale" et que j'appellerais misogyne-coloniale:

Le fait que la rédaction d'un site ait décidé il y a deux ans, d'investiguer sur ses frais de représentation, et seulement les siens, que des auteurs d'articles et de livres sous-entendent sans jamais donner leurs sources qu'elle ait «couché» pour en arriver là, c'est misogyne — mais à quoi bon le relever — et c'est un fantasme «éroticolonial» doublement stigmatisant. Car dans la succession de supposés que cela entraîne, une Arabe qui couche hors mariage ce n'est même plus une Arabe: elle ne respecte pas sa culture, et les siens ne la respecteront pas. Je ressens cela comme étant du racisme, social, anti-maghrébin à son égard.

Évoquant en détail sa propre vie de fille d'origine sociale modeste, la journaliste rappelle la difficile situation des filles arabes: "les filles arabes se faisaient taper dessus, n'avaient pas le droit de sortir, servaient de boniches à leur frères; tout le monde le savaient y compris les profs, et personne ne disait rien".

Elle décrit les démarches que doivent mettre en œuvre ceux qui ne sont pas nés dans les classes sociales favorisées... démarches que l'on nomme, de façon péjorative, l'arrivisme et la méritocratie:

On reproche à Rachida Dati de s'être démenée comme une enragée pour rencontrer des gens importants, d'avoir écrit à tout ce qui pouvait lui être utile. Heureusement pour elle. Si chacun de ceux qui se gaussent de son arrivisme racontait exactement le chemin qui l'a mené au journalisme ou à la politique, quelles expériences familiales, sociales, quelles rencontres déterminantes l'ont aidé, il devrait convenir que cette somme de hasards a fait défaut à une Rachida Dati.

L'auteur évoque alors, avec une ironie mordante, le changement de statut qui attend "l'usurpatrice" Rachida Dati.

"Allez, l'usurpatrice ne sera bientôt plus garde des sceaux, la robe Dior et les carrosses avec chauffeurs et gyrophares vont disparaître sur le parvis de la Gare de l'Est où Rachida devra prendre, comme vous et moi, le TGV pour retrouver sa mansarde. A Strasbourg. Il est temps de rendre à la petite Arabe ce qui lui revient: sa robe Tati. C'est un des «scoops» d'un livre qui est sorti contre elle. Ça aurait pu être touchant, ce détail. Ben oui, les Arabes, surtout autrefois, se mariaient de cape en dragées chez Tati... Passer de la robe Tati à la robe Dior, n'est-ce pas tordant, ma chère?

Allez, Rachida, rendez la robe".

Le transsexualisme sort du cadre de la maladie mentale


Le transsexualisme sort du cadre de la maladie mentale

par Monica


Le Ministère français de la Santé a annoncé, samedi 16 mai, que le transsexualisme ne devrait bientôt plus être considéré comme une forme d'affection psychiatrique. La Haute autorité de Santé a été saisie afin qu'un décret soit rapidement publié en ce sens.

Jusqu'à présent, les personnes transsexuelles pouvaient bénéficier d'une prise en charge totale, par la collectivité nationale, des soins requis par leur état. Mais cette prise en charge nécessitait qu'elles soient considérées comme atteintes d'une affection psychiatrique dite «de longue durée» (classifiée ALD n° 23) pour «troubles récurrents ou persistants».

Cette classification avait ceci de stigmatisant qu'elle introduisait une confusion entre un trouble de l'identité du genre et une affection psychiatrique.

Le Ministère de la santé envoie un signal à l'occasion de la Journée internationale contre l'homophobie, dont le thème est, cette année en France, la lutte contre la «transphobie», un terme que l'on pourrait traduire par «phobie des personnes transsexuelles».

Cette initiative constitue une étape dans l'acceptation par la société française des personnes transsexuelles.

Le «transsexualisme» est distingué de l'«homosexualité» et du «travestisme», qui impliquent la conscience d'appartenir à son sexe. Il est également distingué des «états intersexuels» dans lesquels les personnes sont anatomiquement et physiologiquement à «mi-chemin» entre homme et femme.

Le «véritable» transsexuel est absolument convaincu d'appartenir au sexe opposé à celui qui est génétiquement, physiologiquement et juridiquement le sien. Son objectif est de faire correspondre son état sexuel (caractères sexuels primaires et secondaires) avec son genre. C'est un problème profond d'identité et non de sexualité.

En 1965, les tribunaux français avaient commencé à être interpellés sur cette question difficile. L'intervention chirurgicale ne réglait qu'une partie du problème et on laissait à la justice le soin de procéder on non au changement d'état civil. En 1982, Henri Caillavet, alors sénateur de gauche démocratique de Lot-et-Garonne avait déposé, sans succès, une proposition de loi tendant à autoriser les traitements chirurgicaux pour le transsexualisme et à reconnaître le changement d'état civil des personnes transsexuelles.

«Chez ces dernières, il y a souvent un dégoût pour les attributs sexuels dont ils souhaitent être débarrassés, disait la même année le Pr René Küss devant l'Académie nationale de Médecine. La vie sexuelle est pauvre, tant pour la libido que pour l'acte lui-même. Ils se disent volontiers en attente d'une sexualité qu'ils espèrent acquérir par leur transformation physique, encore que cet objectif ne soit presque jamais au premier plan de leurs préoccupations, qui restent la transformation corporelle associée au changement d'état civil».

Il ajoutait: «L'histoire du désir de changement de sexe dans le droit humain est au moins aussi vieille qu'Hérodote, qui en faisait le mal de Scythie. Mais ce n'est que depuis trente ans que le transsexualisme a abandonné le domaine du rêve pour devenir réalité réalisable, grâce aux "progrès" de la médecine. La découverte et l'utilisation des hormones sexuelles, l'avènement d'une chirurgie plastique et prothétique, ont permis de donner à l'homme ou à la femme la morphologie corporelle du sexe opposé.»

En 1989, Guy Braibant, alors président de la section du rapport et des études du Conseil d'Etat, avait remis un rapport sur le transsexualisme. Ce document, rédigé par des juristes et des médecins, préconisait - contrairement à ce qui avait été mis en œuvre dans certains pays - de ne pas légiférer en cette matière. Il conseillait en revanche une série de mesures concrètes qui permettraient de faciliter le changement de sexe dès lors qu'il était médicalement et socialement justifié.

«Depuis les premières demandes, le droit français a connu une évolution importante», observait le rapport Braibant. Aucun texte ne règle le problème du transsexualisme ni ne définit la manière dont doit être déterminé le sexe des individus. Mais aucun texte n'interdit non plus de modifier la mention du sexe dès lors que celle-ci ne correspond pas à la vérité.Aussi est-ce la jurisprudence qui a progressivement dégagé les solutions utiles aux demandes présentées devant les tribunaux.

En mars 1992, la Cour Européenne des Droits de l'Homme avait condamné la France, estimant qu'un refus de changement d'état-civil constituait une violation de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, traitant du droit de la vie privée et familiale.

Quelques mois plus tard, la Cour de cassation reconnaissait le droit aux transsexuels de changer d'état-civil. Ainsi après des années de bataille juridique, la France s'alignait-elle pour partie sur d'autres pays européens tels que la Suède, l'Allemagne, l'Italie, les Pays-Bas, le Danemark, la Turquie, la Finlande et l'Espagne.

L'initiative prise par le gouvernement français marque, au plan symbolique, une certaine flexibilité de la société française en matière de différences sociales. Mais notons qu'il lui aura fallu plus de 40 ans pour dissocier le "genre" du "sexe", sous la pression de la Convention européenne....
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Informations tirées d'un article de Jean-Yves Nau dans Slate.fr

dimanche 10 mai 2009

Les tensions délétères de la clinique psychologique (1)


Les tensions délétères de la clinique psychologique en France
Première partie


par Monica

La clinique psychologique en France est traversée par des tensions très vives. Cette tension a des conséquences extrêmement délétères pour la théorie et la pratique.

La psychologie, au sens large du terme - connaissance du fonctionnement psychique - englobe de multiples approches constituant parfois des domaines: expérimentale, clinique, sociale, cognitive, neuropsychologique, psychanalytique, psychopathologique; de l'enfant, de l'adulte; de la normalité et de la pathologie.

En 1949, devant un parterre de médecins, Daniel Lagache - philosophe, psychologue, médecin, psychanalyste - dans une Conférence inaugurale, tenta de définir la psychologie clinique. Il la présenta comme une discipline autonome de la médecine, intéressée par l'étude des cas individuels, dans laquelle la psychanalyse était une "ultra-clinique". Médecins et psychologues pouvaient en maîtriser l'exercice.

La plupart des psychanalystes refuseraient aujourd'hui cette définition. Ils souhaitent dissocier radicalement la psychanalyse de la psychologie, pour la constituer en un domaine totalement indépendant, pourvu de son corpus théorique, pratique, de ses règles propres de formation et d'évaluation... et, ne l'oublions pas, de ses "écoles", très différentes, voire divergentes ou ennemies, nées des clivages et scissions successifs.

Mais, pratiquant le soin auprès de personnes en souffrance, comment la psychanalyse - de fait clinique psychologique - pourrait-elle prétendre s'affranchir totalement et définitivement des règles du contrôle, de l'évaluation, auxquelles n'échappe aucun autre corps professionnel, notamment ceux des psychiatres et des psychologues ? Toute personne prétendant apporter un soin n'est-elle pas dans l'impérieuse nécessité éthique et déontologique de rendre compte de ses compétences et ensuite des actes qu'elle réalise auprès des patients ?

Pour justifier leur indépendance, les psychanalystes ne parlent pas de soins mais de cures ; pas de patients mais d'analysants ; pas de symptôme, mais de désir...

Il n'empêche: ils ont affaire à des gens en souffrance qui demandent de l'aide.

En France, les premières écoles de psychanalyse furent formatées et balisées suivant des critères stricts, quasiment sur un mode universitaire. La psychanalyse didactique, la formation, le suivi de patients sous contrôle ou supervision, étaient clairement définis. L'analyse "laïque" (ouverte à des non- médecins) fut autorisée.

Avec l'arrivée de Lacan, cet édifice se délita partiellement. Selon Lacan, dont les formules à l'emporte-pièces furent souvent appliquées au pied de la lettre, le "psychanalyste ne s'autorise que de lui-même".

Nous vîmes ainsi avec stupéfaction des collègues universitaires tout juste entrés eux-mêmes en analyse, et pratiquant à qui mieux mieux des interprétations à "effets yau de poêle", prendre des patients en analyse...

... Sans avoir jamais fait d'études de psychologie, de psychiatrie et de psychopathologie...

... Sans rien connaître des différentes formes de névroses, de psychoses. ..

... Sans avoir fait un diagnostic des difficultés du patient et avoir porté une indication...

... Sans rien savoir du fonctionnement si complexe de la psyché, des mécanismes de défense mis en oeuvre par les personnes...

... Sans avoir appris comment gérer cette étrange relation transférentielle et contre-transférentielle qui unit, parfois durant de longues années, l'analysant et son analyste...

.. En ayant pour tout bagage des gloses à l'infini sur les textes si hermétiques du Maître, qu'ils décryptaient inlassablement.

Cette branche de la psychanalyse lacanienne fut très influente en France. S'étant érigée en gardienne du temple "Freudien", contre la normativité de "l'orthopsychanalyse à l'américaine" ou de "l'ego psychologie" représentée, disait Lacan, par "le gang Anna Freudien" (la propre fille de Freud), elle fit son entrée dans certaines Facultés de Psychologie et dans certains Centres de soins psychiatriques et psychopathologiques.

Dans les Universités où ces psychanalystes ont exercé (et pour certains exercent toujours) leurs talents pédagogiques, les étudiants travaillent sur les textes de Freud, Lacan et consorts, mais ils ne connaissent pas les conceptions non psychanalytiques des troubles psychiques, et ils n'apprennent pas comment exercer leur métier, notamment dans l'activité de diagnostic différentiel, pourtant capitale. Ils font tous des psychanalyses - c'est quasiment incontournable - et ils deviennent "psychanalystes" en critiquant souvent de façon acerbe - sans toujours les connaître - les approches différentes - comportementales, cognitives, médicamenteuses, jugées éminemment réductrices.

Dans les Centres de soins psychiatriques et psychopathologiques, notamment ceux qui étaient dédiés aux enfants, certains psychanalystes d'obédience lacanienne refusèrent tout ce qui ressemblait aux bilans, jugés "normatifs", et s'opposèrent au diagnostic, jugé "objectivant" . Les psychologues ne faisaient donc passer aucun test, ne participaient pas à la démarche de diagnostic différentiel, et les enfants étaient systématiquement envoyés en psychothérapie, pendant que leurs parents, forcément "suspects", étaient souvent traités comme des "ennemis" et non comme des alliés dans la relation thérapeutique.

Or, dans ces Centres, ne consultaient pas que des enfants atteints de troubles névrotiques et psychotiques accessibles à la psychanalyse. On y trouvait également des enfants atteints d'autismes sévères, de syndromes génétiques, de troubles à composante cérébrale, de troubles spécifiques du langage oral et écrit, auxquels les psychothérapies n'étaient pas nécessairement adaptées. D'autres prises en charge - conjuguées ou non avec la psychanalyse - auraient dû être envisagées, comme elles le furent dans des institutions moins dogmatiques et moins figées sur une pensée unique.

Les enfants - et leurs familles - fréquentant ces Centres perdirent parfois des années, subissant quelque chose qui pourrait s'apparenter à une véritable "maltraitance".

Des associations de parents, ayant ouï dire qu'il existait à l'étranger, depuis des décennies, d'autres conceptions et d'autres approches de ces troubles, se constituèrent et se mobilisèrent. Elles parvinrent jusqu'à certains Ministères et impulsèrent un mouvement, qui, en conjonction avec des démarches de chercheurs et de praticiens, permit de voir sous d'autres éclairages un certain nombre de ces troubles.

Disons-le tout net: il apparut alors clairement que la France avait, dans certains domaines, plus de 30 ans de retard.

Et la conséquence en est redoutable: face à la rigidité d'une certaine conception de la clinique psychologique, s'est levée une autre conception, où la génétique, les neurosciences, prennent la part du lion, parfois au détriment, hélas, de la prise en compte de la complexité psychologique (notamment psychoaffective) des difficultés de l'enfant.

Nous analyserons comment et pourquoi la tension qui traverse la clinique psychologique aboutit aujourd'hui à un redoutable effet de balancier.

dimanche 3 mai 2009

Esquisse d'une réflexion : comment pense-t-on ce que l'on pense?








Pourquoi et comment puis-je penser ce que je pense ?

Par Monica


Quand j'essaie de penser à des problèmes difficiles, qui mettent en jeu le social, l'imaginaire, la symbolique, je procède toujours de la même façon. Je me demande: Pourquoi est-ce que je me pose cette question? D'où me vient-elle? Dans quels termes convenus m'impose-t-on d'y penser et dans quels termes nouveaux pourrais-je tenter d'y répondre?

Je n'ai jamais eu de maîtres à penser, mais quelques auteurs m'ont révélé des choses qui m'ont éclairée. D'abord formée par des enseignants très imprégnés de la pensée marxiste et althussérienne, j'avais appris que le monde de la pensée se divisait très simplement en deux: l'Idéologie d'un côté, produite par un système social oppressif et aliénant, et la Science, reflet plus pur de la vérité.

Quand il a été question d'introduire une réflexion sur le Genre ou la Folie (mes deux sujets d'intérêt alors), la théorie binaire si claire et si simple s'est ébranlée. Comment se contenter de cette opposition manichéenne qui renvoyait aux calendes grecs (à l'après-grand soir) ce qui semblait capital à certains d'entre nous, engagés dans l'antipsychiatrie et le féminisme?

Un auteur m'a sauvée du marasme: Michel Foucault. Avec lui, j'ai compris que le monde est traversé de multiples relations de pouvoir (classes sociales, genre, races, pensée straight), que le réel est représenté par des mots qui le parlent (le tordent et le distordent), que la folie, le genre sont des constructions sociales complexes et non seulement des réalités d'ordre naturaliste. Que l'histoire est une constante réécriture. Que nos savoirs sont éminemment relatifs.

J'ai surtout appris que pour pouvoir penser certains sujets, il fallait déconstruire les présupposés qui les enserrent. Et que cette déconstruction est rendue possible parce qu'il existe des contradictions dans le système, des failles, par lesquelles l'ordre de la virtualité peut imposer ses possibles à l'ordre de l'immobilité.

Ainsi, je m'intéressai à une époque à la représentation de la folie chez les malades mentaux. Or, rien dans les théories qui me servaient de référence ne me permettaient de poser la question. Tout au contraire, la question que je posais devenait-elle impossible, folle. J'appris ainsi à détricoter les savoirs non pas pour les rejeter, mais en extraire les contradictions, en tirer des éléments d'ouverture et de clôture.

J'allai chercher dans la littérature des réponses à mes questions, car la littérature est le haut lieu d'exercice du virtuel. Grâce à Artaud, Virginia Woolf, Nerval, Leonora Carrington et d'autres, je pus ouvrir la question de la folie et mieux comprendre ce qui nous autorise à porter le diagnostic terrible de folie.

Car le diagnostic de folie, ne l'oublions pas, est avec la mise à mort, une objectivation suprême de l'autre. Et je pus aussi comprendre - c'était mon intérêt principal - comment certains êtres peuvent se tenir au bord de la folie, parfois y tomber, se relever, et créer des textes permettant le partage, la co-jouissance entre l'auteur et le lecteur. J'opposai alors deux notions: l'utopie (faille du système, voie du possible) et l'atopie (subversion du Symbolique, qui ne trouve pas son lieu). Cela me paraissait important pour aider les personnes sur le bord à rester dans l'entre-deux, sans chuter et à apprendre à négocier leur atopie en la retricotant avec les laines de l'utopie.

J'eus la même difficulté lorsque je tentai de subvertir la pensée psychanalytique sur le Genre. Une pensée terriblement clôturante. J'y parvins, avec d'autres. Oui, les hommes et les femmes sont différents. Mais ce que l'on appelle le féminin et le masculin est concevable et partageable par les êtres assignés à la naissance à l'un ou l'autre genre. L'humain porte en lui les virtualités de l'amour et de la haine, de l'activité et de la passivité, de la vie et de la mort, de l'homosexualité et de l'hétérosexualité. C'est de reconnaître tous ces virtuels et de les assumer au lieu de s'en défendre et de les projeter sur autrui qu'il tire souvent sa plus grande force.

Voici une autre leçon que j'ai apprise en adoptant cette vision flexible et dialectique du monde, celle de la modestie et de l'humilité : si je pense quelque chose, c'est parce que d'autres avec moi le pensent, ici et là. Comme je le dis toujours à mes étudiants qui cherchent à "inventer" et se désolent que leurs idées aient été écrites par d'autres: Mais c'est merveilleux, au contraire,de savoir que l'on partage avec d'autres une analyse du monde. Car c'est ensemble que l'on peut penser et agir.

samedi 2 mai 2009

Une petite allégorie sur la Différence










Par-delà la Différence
La grâce d’Ellulie

par Monica






Ellulie n’était ni un homme, ni une femme. Ni un noir, ni un jaune, ni un blanc.
Ellulie avait les caractéristiques physiques des deux sexes et sa couleur était un mélange harmonieux de toutes les carnations.
Des poèmes en perles de mots sortaient parfois de sa bouche, sans contrôle.
Son amitié et son amour se portaient vers les hommes, les femmes, quels que soient leurs teints. Son affection envers tous les animaux était intense et fidèle.

Son nom, Ellulie, venait d’une anagramme, entremêlant Elle et Lui.

Ellulie arriva en France. Comme la langue française attribue un genre masculin ou féminin à nombre d’adjectifs, Ellulie décida de n’utiliser, pour définir son existence, que des qualificatifs neutres.

La langue passa donc au laminoir du genre.
Les verbes déclinés en formes composées, et les adjectifs marqués de genre sortirent du vocabulaire. Ellulie pouvait aimer, détester ; autrui pouvait l’aimer ou le détester. Mais les formes telles que être blessé(e), aimé(e), adoré(e), détesté(e), surpris(e), parti(e), sensé(e), insensé(e)… devinrent indicibles.

En revanche subsistèrent: intense, sincère, perplexe, fidèle, infidèle, utile, inutile, adorable, pensable, impensable, aimable, agréable, désagréable, abordable, sensible, insensible, inabordable, théorique, pratique, simple, complexe, gérable, ingérable, neutre …

Ellulie s’aperçut, lors de son tri lexical, que tous les qualificatifs en able et ible étaient bien commodes. En utilisant également les adverbes, par nature invariable, Ellulie fut capable de dire et de qualifier ses émotions, actions et pensées.

Ellulie ne put obtenir une carte d’identité. Lorsqu’on lui demanda de préciser son sexe, Ellulie déclara « sans », puis « les deux ». On lui répondit que c’était inenvisageable. « Transgenre », proposa Ellulie comme ultime concession théorique. « Cela n’existe pas » lui répondit-on. L’attribution du numéro de Sécurité sociale fut également impossible: « Le premier chiffre du numéro matricule ne peut être que 1 ou 2 » lui affirma-t-on. Ellulie demanda « Pourquoi ne pas mettre 3 » ? On lui répondit que le 3 n’existait pas.

Dans les bars ou les restaurants, Ellulie errait au moment d’aller aux toilettes, perplexe devant les icônes de robe ou de pantalon. Ellulie choisissait toujours l’icône du handicap, seule à ne faire mention d’aucun genre.

Ellulie inspirait à la plupart des personnes des sentiments d’étrangeté, curiosité, méfiance, voire répulsion. Certaines le disaient « quasi-délirant» à cause de son discours poétique incontrôlé, qui évoquait un passage de l’autre côté du miroir. Ellulie échappait au concept de Différence : on ne pouvait lui assigner ni un genre, ni une origine socioculturelle ou ethnique, ni une préférence sexuelle, ni une raison intègre ni une folie. Ellulie n’était rien de tout cela, ou plutôt Ellulie était tout cela.

Les personnes qui s’attachaient affectivement à Ellulie étaient déboussolées, sans repères.
- Qui suis-je pour toi ?
- Tu es toi, dans ta merveilleuse singularité.
- Mais comment nous aimerons-nous ?
- Avec nos sens et notre esprit, notre amour infini.

Ellulie dérangeait les schémas de pensée. Un homme lui dit :
- Mais, Ellulie, les femmes portent les enfants, pas les hommes.
- C’est vrai, mais tu peux ressentir ce qu’est porter un enfant en toi.
- Mais, Ellulie, les femmes n’ont pas de pénis.
- C’est vrai, mais elles peuvent imaginer qu’elles en ont un.
- Mais, Ellulie, tout le monde ne dit pas des poèmes en jets comme toi.
- C’est vrai, mais nous avons tous en nous un grain de folie.
- Mais, Ellulie, certains sont noirs, d’autres blancs.
- C’est vrai, mais tout le monde a en soi la palette des couleurs.
- Mais, Ellulie, il y a des gens très riches et très pauvres
- C’est vrai, mais tous naissent et meurent de la même façon, leur corps obéit aux mêmes règles.
- Mais, Ellulie, certains êtres sont déformés, ne savent pas parler, bavent.
- C’est vrai, mais chacun de nous peut avoir un accident ou une maladie et se retrouver ainsi.

Un enfant le questionna.
- Qu’est-ce que je dois dire quand je parle de toi ? «Lui»? «Elle»?
- Tu dis « Ellulie » quand tu parles de moi, et tu me dis «tu» quand tu me parles.
- Tu es chrétien, juif, musulman, protestant, bouddhiste?
- Je ne crois pas en un Dieu.
- Tu es asiatique, africain, européen, indien, sémite ?
- Je suis tout cela.
- Qui es-tu ?
- Un être humain.

Ellulie tenta de rejoindre des groupes politiques qui critiquaient et combattaient la notion de Différence. Partout, on l’accueillait avec bienveillance, intérêt, mais inévitablement, on lui demandait à un moment de choisir son camp.

Ellulie ne comprenait pas. « Mais si vous combattez la notion de Différence, pourquoi me demander de choisir une Différence » ? Les groupes lui répondirent que c’était conjoncturellement un passage inévitable.

Mais, par la grâce infinie d’Ellulie, ils comprirent. Car de sa bouche sortit un poème :
Tu portes les virtualités de l’universel.
Homme, femme, noir, blanc, sage, fou,
Sont des parts de toi.
Cherche-les, tu les trouveras
Comme elles sont en moi, elles sont en toi.

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Merci à Caroline pour son Illustration "Noir et Blanc" 

Un texte pour jouer




BRIS DE MOTS L’art du Fromager

par Monica


Élu par un peu plus de la moitié de sa Confrérie, un Nouveau Fromager investit sa Boutique en Mai 2007. Entouré de sa famille recomposée - son épouse Clia et leurs cinq enfants cheveux blonds au vent - il prêta serment sur la Bible fromagère puis il fila sur un yacht marque Ellobor, montre Xeroll au poignet, pour se préparer à sa fonction.

L’objectif de sa vie, qu’il avait soigneusement préparé des années durant, et notamment chaque matin pendant les séances de rasage, était atteint : il allait devenir le plus grand Fromager du monde. Sa boutique, disait-il depuis qu’il était tout petit, allait être la plus grande, la plus belle, la plus brillante, et présenter le plus bel étalage de fromages – ce qui incluait non seulement tous les fromages, mais également son propre fromage. Pour tenir la boutique, il eut quelques tourments car son épouse Clia le laissa choir, mais il en choisit vite une autre, Cla, qui lui fit découvrir de nouvelles pâtes transalpines.

Pour animer sa petite entreprise, il fit appel à des ouvriers de France, formés à différentes écoles de compagnonnage, assez hétérogènes. Cette stratégie de l’ouverture fromagère était très habile: tous les fromagers commencèrent à perdre, les uns leur comptable, les autres leur commis, et ils comprirent que leurs recettes et savoir-faire filaient sans contrôle dans la Nouvelle Boutique. Cette pratique était d’autant plus imparable qu’aucune loi ne s’y opposait : les employés ne sont plus des serfs depuis longtemps et les fromages appartiennent à ceux qui les achètent.

Tous les professionnels attendaient le nouveau Fromager au tournant : vendre des fromages est relativement aisé, mais faire tout un fromage, d’un goût et d’une texture spécifiques, requiert une grande compétence. Le Fromager choisit comme compagnon de fermentation Maître Guano, spécialiste des fromages à pâte fondue. Il lui aménagea une cave spéciale, avec une immense chaudron flambant neuf chauffé par des plaques à halogène, lui fit livrer des échantillons de tous les fromages existants, notamment ceux qui avaient été créés par ses concurrents fromagers. Le contrat que les deux hommes nouèrent resta secret. On apprit seulement, par des indiscrétions volontairement diffusées, que Maître Guano devait inventer une pâte ni molle, ni dure, mais dont aucun gourmet ne devrait reconnaître les composants.

Le Fromager descendait voir son Maître affineur tous les matins. Il remontait avec un nouveau produit qui allait directement sur les étals de la Boutique, et que vendaient avec un grand zèle les ouvriers de l’ouverture fromagère, ravis les uns d’emballer les produits, les autres d’y apposer des étiquettes, certains de les défendre sur la scène internationale.

La méthode de Maître Guano était bien rodée : il extrayait les mots des fromages, les brisait en morceaux, les jetait dans le chaudron et les faisait chauffer en y ajoutant un lait hautement pasteurisé. Selon les mélanges de mots du jour – Môquet, Jaurès, Bourse, Morale, Travailler plus pour gagner plus, Justice sociale, RSA, Grenelle de l’environnement – la préparation proposée sur les étals avait un air à la fois nouveau et déjà connu, qui plongeait les consommateurs dans une perplexité confinant à la stupeur. Le premier but du Fromager était atteint. Les fromagers se sentaient dépossédés et n’arrivaient plus à vendre leurs authentiques fromages AOC. Les consommateurs ne savaient plus distinguer une saveur d’une autre. Profitant de leur sidération, le Fromager vendait aux chalands hébétés des produits qu’il avait en stock dans sa boutique, notamment des fromages au goût rance, dont la date de péremption était dépassée, tels que Baisse du pouvoir d’achat, Rejet des étrangers, Mise au pas des médias, Etranglement du service public, Perte d’emplois, Emprisonnement des siffleurs de Marseillaise. Les fromagers et les consommateurs étaient désormais prêts à tout avaler, y compris la fondue concoctée par le Tandem Fromager, Refondation du capitalisme, Révolution écologique et Sécurité sociale professionnelle. Ils commencèrent à planter leurs croûtons de pain dans la fondue de Maître Guano, à se disputer, à perdre le vrai goût des choses, pendant que le Fromager se frottait les mains en se félicitant de son ingéniosité.

Cependant, quelques fromagers et consommateurs résistaient aux sirènes. Le Fromager s’en inquiéta et tenta de les séduire. Il fit miroiter devant leurs yeux des promesses de gruyères à trous carrés, de camemberts au lait de phoque, de chabichous au lait d’ânesse, de cœurs de Pau. Il fit mettre ses bris de mots en musique par Cla, comme si de rien n’était. Elle déclara même qu’elle n’aimait que les fromages d’origine. Mais rien n’y fit. Ces rebelles ne voulurent pas entendre. Ils disaient n’apprécier que les recettes originales et le lait cru. Ils furent rejoints par des vaches, brebis et chèvres ulcérées d’être traites à tort et à travers, des poules révoltées lassées de perdre des plumes, des lézards facétieux et quelques baudets sortis tout droit du Journal tenu par un Fromager moustachu.

Ils entrèrent en résistance et commencèrent à investir le Maquis de la Révolte en dénonçant la terrible imposture du Bris de Mots, un fromage issu du caillé de l’histoire.

FEMMES, HOMMES....


FEMMES, HOMMES .....


Par Monica

Que veulent les femmes? Qu'en est-il du mystère des femmes?
Des hommes se posent ces questions, qui suscitent ma perplexité. Freud a parlé du Continent noir de la féminité. La différence entre hommes et femmes serait-elle assez forte pour générer ce sentiment d’étrangeté, d’incompréhension, d’inquiétude, voire de méfiance?

Que veulent les hommes ? Qu'en est-il du mystère des hommes ?
Je ne me pose pas ces questions.
Les hommes m’apparaissent comme des autres, si semblables à moi. Pourquoi et comment puis-je apparaître à certains d’entre eux comme une personne étrange, une étrangère ?

Nous naissons, vivons, mourons.
Nous avons été engendrés par un homme et une femme, avons été portés dans la matrice maternelle, sommes passés par la même porte étroite – sauf lorsque nous avons été extirpés de l’utérus par une césarienne.
Nous avons les mêmes organes sensoriels, le même cerveau, nous dormons, rêvons, mangeons, digérons, urinons, déféquons, souffrons, sommes heureux, ressentons certains plaisirs de la même façon.
Nous avons grandi en côtoyant des filles, des garçons, des hommes, des femmes, des animaux femelles et mâles. Nous avons découvert les mers et les océans, les montagnes et les prairies, les fleurs et les arbres.

A la naissance, l’état civil nous a assigné un genre : fille (code 2) ou garçon (code 1). Nous avons découvert durant l‘enfance que filles et garçons portaient une petite différence. Pour les uns, un sexe saillant et pendant, pour les autres, un sexe plus secret, avec des plis et des replis. A la puberté, les caractères sexuels secondaires se sont marqués: les seins des filles se sont développés, leur utérus s’est mis à saigner de façon cyclique. Les garçons ont mué, leur voix est devenue grave, des poils ont poussé. Les hormones des unes et des autres ont modifié les humeurs, ont changé le regard porté sur soi et sur autrui. Enfin, le processus de la procréation a différencié hommes et femmes : les unes peuvent porter l’enfant, pas les autres.

Ces différences sont-elles si marquantes pour votre vie psychique et sociale ? Oui, sans aucun doute, mais jusqu’à quel point ?
La Nature est d’emblée un fait de culture. Les humains le savent si bien au fond d’eux qu’ils éprouvent le besoin de marquer le genre par des scarifications, des rituels. Dans certains pays, on marque encore les filles en leur ôtant le clitoris ou en mutilant leur vulve. Objets des hommes, elles doivent appartenir à leur seigneur et maître. Elles doivent procurer le plaisir sans l’éprouver, donner la vie aux enfants qui porteront le nom du père et vivront sous son pouvoir.

Longtemps on a moins nourri les filles, ce qui avait des conséquences sur leur développement physique. On les habillait de rose et on leur proposait des poupées – sensibilisation à la fonction maternelle. Vêtus de bleu, les garçons avaient d’emblée entre les mains des fusils et des voitures - sensibilisés à la fonction guerrière. De ces conditionnements au « féminin » et au « masculin », dont les mouvements féministes, humanistes, homosexuels, ont montré le caractère arbitraire, nous connaissons encore la force marquante au plus profond de nous.

Mais nous savons aussi que nous avons beaucoup en partage. En dehors du fait de porter en nous le même gène X, nous avons des mécanismes d’identification qui nous permettent d’explorer les virtualités de passivité et d’activité, d’abandon et de maîtrise, de masculin et de féminin, de maternel et de paternel qui sont en l’humain, dont la nature bisexuelle avait été affirmée par Freud lui-même. Dans certaines cultures, les hommes pratiquent la « couvade » grâce à laquelle ils peuvent ressentir ce qu’est la grossesse. Des êtres atypiques, que l’on appelle des transsexuels, ont un corps de femme et se sentent hommes, ou bien ils ont des corps d’hommes et se sentent femmes. D’autres, que l’on appelle homosexuels, sont attirés par des gens du même sexe et peuvent avoir des pratiques sexuelles actives et passives, qui transgressent les règles de la norme hétérosexuelle.

N’est-ce pas la preuve, s’il en était besoin, que l’humain a en lui des virtuels très vastes que son éducation, les conditionnements normatifs, lui ont permis de plus ou moins explorer, de plus en moins mettre en acte ?

Mais le continent noir de la féminité, je le sens, persiste dans certaines têtes d’hommes.

Est-ce parce qu’ils sont passés par la porte étroite de la mère, être de l’autre sexe ? Cette mère dont parfois Antonin Artaud aurait voulu dénier l’existence, dans un fantasme d’auto-engendrement ? Je ne peux pas être né d’une femme. Je redoute cette Mère fusionnelle, symbiotique, ce continent noir toujours susceptible de me happer, de m’empêcher d’accéder à mon identité, à ma liberté ? Mais beaucoup de femmes ont la même crainte.

Est-ce parce que le plaisir féminin a quelque chose de secret ? Parce que l'orgasme féminin peut être mimé, simulé, alors que l’orgasme masculin, lui, est visible dans ses spasmes et sa liqueur ? Mais cette notion de simulation ne concerne que le spasme final, elle ne peut s’appliquer au plaisir, dont la moiteur humide de la vulve signe l’indubitable existence chez la femme.

Est-ce parce que l’acte sexuel confronte l’homme à la puissance de l’érection et à l’affaissement de la détumescence, qui est en quelque sorte une expérience de castration, dont il donne à voir les signes à sa partenaire ?

Pourquoi une femme intelligente qui tente d’exprimer ce qu’elle pense est-elle souvent rejetée par les hommes, qui la contredisent, ne peuvent pas vraiment et pleinement l’aimer, voire tentent de la blesser, de la rabaisser, de l’humilier ? Avec une femme intelligente, disait Baudelaire, un homme se sent devenir pédéraste. Certains hommes ne peuvent admirer des femmes intelligentes. Alors les femmes doivent jouer de subterfuges pour ne pas se faire rejeter. Elles doivent rester humbles, poser des questions, avouer leur méconnaissance, leurs incertitudes. Elles doivent se montrer narcissiques pour plaire aux messieurs et jouer le jeu de la séduction. Chacun est bien à sa place, dans son rôle. Ainsi, l’homme, royalement rassuré, peut dire « Ah ! Elle est mignonne celle-là, je vais pouvoir lui apprendre des choses et lui souhaiter tout le bonheur possible». Pour les autres, trop « viriloïdes » peut-être, ce serait plutôt « Clos ta bouche, je me bouche les oreilles pour ne plus t’entendre et va voir ailleurs si je n’y suis pas» ?

Mais tous ces stéréotypes se heurtent à une réalité : hommes et femmes sont profondément marqués par les différences individuelles. Une femme peut davantage ressembler à un homme qu’à une femme, et inversement.

Donc, à mes yeux, il n’y a pas mystère féminin pas plus qu’il n’y a de mystère masculin.

vendredi 1 mai 2009

Quelques réflexions sur la recherche en psychologie


Déshumanisation de la recherche en psychologie cognitive

par Monica

Le milieu dans lequel j'exerce (la recherche en psychologie cognitive et neuropsychologie), utilise volontiers un lexique spécialisé, dont une grande partie est, je l'ai vite remarqué, constitué d'une langue de bois très opaque.

Or à mes yeux ce qui se pense clairement doit s'énoncer clairement.
Par ailleurs, les finalités de certaines recherches m'apparaissent parfois contestables.

La langue de bois est de plus en plus constituée de néologismes, tirés d'un vague et inélégant franglais. Par exemple, on ne parle plus des capacités, mais des habiletés (tiré de l'anglais abilities).

Il ne s'agit pas simplement d'une question de lexique, bien entendu. Comme nos articles ne sont pas reconnus s'ils sont écrits en français, nous devons les formater pour les rendre publiables dans des revues anglo-saxonnes. Ah! les Critères de Shangaï inventés par les Lois du Marché de la Recherche que Sarkozy et Pécresse tentent de nous imposer, que d'assassinats de la pensée ne commet-on pas en leur nom!

Cruel exercice qui consiste non pas seulement à traduire notre pensée, mais à l'organiser dans une autre structure. Ce qui se perd de richesse et de nuances dans le processus est inouï. Je me sens littéralement castrée...

Lorsque l'on dépasse l'opacité du discours scientifique qui frappe et rebute le non spécialiste, que voit-on le plus souvent ? Des idées banales, parfois des portes ouvertes que l'on enfonce avec un bélier de rigueur dite scientifique. On se réfère à un modèle, on fait des hypothèses et des prédictions, puis on applique le plan expérimental à grands coups de concepts, avec des paradigmes expérimentaux très contrôlés (le sujet a-t-il appuyé sur la touche A ou la touche B de l'ordinateur), des calculs statistiques sophistiqués.

- Au bout du compte, les chercheurs vont, par exemple, démontrer que les enfants n'apprennent pas seulement l'orthographe des mots par les règles qu'on leur enseigne à l'école, mais également par un apprentissage dit implicite: la fréquentation des mots écrits. Plus les mots écrits sont familiers et présents dans la vie quotidienne, plus les enfants les rencontrent et en mémorisent la forme. Ils vont saisir qu'en français un mot ne commence jamais par une double consonne, et que certaines consonnes ne se doublent pas (x par exemple). Oui, et alors? Ne le savions-nous pas déjà ? Pourquoi fallait-il en administrer la preuve ? Cette recherche-là n'est-elle pas une redondance, un pâle écho de la réalité ? Elle ne nuit pas, en tout cas, dirons-nous avec bienveillance.Ce n'est pas ainsi que je conçois la recherche, mais pourquoi pas ?

- Certaines recherches, appliquées non à des sujets dits normaux mais à des patients, deviennent en revanche contestables. Partant d'un modèle préétabli, les chercheurs vont élaborer des hypothèses et recourir à des patients (on appelle cela l'accès aux patients, terme terrifiant) pour prouver la validité de leurs prédictions. La maladie dans ce cadre-là n'est que le révélateur de la normalité. Il est hors de question, nous dit-on, que l'on s'intéresse à la pathologie en elle-même: ce n'est pas de la noble psychologie cognitive, ça met les concepts dans le cambouis de la clinique. Ce qui intéresse les chercheurs, c'est de trouver des patients atteints de pathologies qui sont connues pour altérer telle et telle fonction, telle et telle capacité, et de valider leur modèle. Ainsi, grâce aux patients atteints d'Alzheimer, on va prouver a contrario qu'une partie du cerveau (l'hippocampe) est bien impliquée dans la mémoire autobiographique.

Le problème est que tous les patients n'ayant pas la même histoire et la même expérience de la vie, ils n'ont pas le même cerveau. Que le cerveau est une matière éminemment plastique, capable de s'adapter à une tumeur pendant des années, et de transférer certaines fonctions à d'autres réseaux. Sous l'effet de tumeurs d'évolution très lente, le cerveau peut littéralement se passer de zones que l'on estimait indispensables, lorsque l'on se référait à un schéma classique des localisations cérébrales (par exemple: on comprendrait le langage par l'aire de Wernicke et on le produirait par l'aire de Broca). Ces recherches pâtissent donc du fait qu'elles s'appuient sur des modèles fixistes, biaisés du fonctionnement du cerveau, et du fait qu'elle ne prennent pas en compte les différences entre les individus, différences qui sont liées à leur histoire et à leur expérience.
Mais, par-delà, se pose un problème éthique.

Vendredi, j'ai rencontré un patient qui va subir prochainement une intervention chirurgicale sur le cerveau, avec lequel je me suis entretenu de ses problèmes et angoisses, et auquel j'ai proposé des épreuves qui pourront ensuite guider la prise en charge postopératoire. Il m'a dit, assez étonné, qu'un jeune chercheur était venu le voir pour lui faire passer une expérience. A quoi cela va-t-il me servir ? a-t-il demandé. C'est purement expérimental, lui a-t-il été répondu. Je ne suis pas un cobaye, a-t-il dit, et il a refusé.

Déshumanisation de la langue, de l'approche scientifique, et déshumanisation tout court semblent cheminer ensemble.

Il faut y prendre garde. Nous ne sommes plus dans la Science, mais dans le scientisme.

En matière de psychologie, le danger est immense.